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Amériques

Les manifestations au Brésil "cristallisent des revendications hétéroclites"

© AFP

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 19/06/2013

Pour la première fois depuis 20 ans, le pouvoir brésilien fait face à une contestation sociale de grande envergure. Mais le mouvement, peu structuré, peut-il s’étendre ? Explications de Gaspard Estrada, spécialiste de l’Amérique latine à l'Opalc.

Le Brésil n’avait pas connu un tel mouvement de contestation depuis 1992, lorsque des milliers de personnes étaient descendues dans la rue pour protester contre la corruption du gouvernement de l’ex-président Fernando Collor de Mello. Dans la nuit du lundi 17 au mardi 18 juin, quelque 200 000 contestataires se sont réunis, après des appels lancés sur les réseaux sociaux, dans les grandes villes du Brésil afin de protester contre l’augmentation des tarifs des transports publics et les dépenses somptuaires engagées pour l’accueil de la Coupe du monde de football en 2014 et des Jeux olympiques en 2016.

D’abord pacifique, le rassemblement auquel avait pris part 100 000 personnes a rapidement tourné à l’aigre à Rio de Janeiro, où des voitures et des poubelles ont été incendiées, des vitrines de banques cassées et des commerces pillés. Un groupe de manifestants a également lancé des cocktails Molotov contre le Parlement de l’État de Rio où s’étaient repliés des hommes de la police anti-émeutes.

Ailleurs dans le pays, la capitale administrative, Brasilia, et les villes de Sao Paulo, Porto Alegre, Curitiba et Belo Horizonte ont été, cette même nuit, le théâtre d’échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre. Devant cette flambée de violence encore inédite depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti des travailleurs (PT) et l’élection du charismatique Lula da Silva à la présidence, la chef de l’État, Dilma Roussef, joue la carte de l’apaisement. "Les manifestations pacifiques sont légitimes et propres à la démocratie", a-t-elle affirmé dans un communiqué rendu public quelques heures après le début de la fronde sociale. C'est le propre de la jeunesse de manifester."

Cette précaution sera-t-elle suffisante pour juguler le mouvement de colère d’une classe moyenne émergente de plus en plus consciente que le "miracle économique", incarné par la présidence de Lula da Silva, montre des signes d’essoufflement ? Explications avec Gaspard Estrada, analyste politique de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) de Sciences Po Paris.


FRANCE 24 : Qu’est-ce qui a déclenché le mouvement de contestation sociale qui secoue aujourd’hui les grandes villes du Brésil ?

Gaspard Estrada : Ce mouvement, à l’origine né de la hausse du prix des transports publics, demeure complexe et est, à bien des égards, paradoxal. D’un côté, il est parvenu à cristalliser des revendications hétéroclites, que sont la fin de la corruption, l’érosion du pouvoir d’achat, l’amélioration de la qualité de vie, mais, de l’autre, il peine à unifier les discours. Les protestataires ne réclament pas les mêmes choses à Rio qu’à Sao Paulo. Le mouvement n’est pas structuré, ne compte dans ses rangs aucun leader et se dit apolitique.

Une croissance qui marque le pas

En 2010, le Brésil affichait un taux de croissance de +7,5 %, selon les données de la FMI. En 2011, elle chutait à +2,7 % puis à +0,9 % en 2012. Les estimations pour 2013 donnent néanmoins une hausse du PIB de 3 %.

On peut toutefois détecter un élément moteur qui est la demande de meilleurs services publics. Le Brésil a vu émerger une nouvelle classe moyenne qui a eu accès à ce grand marché de consommation qu’est devenu le pays. Et, aujourd’hui, ces personnes paient des impôts et s'aperçoivent que le poids des taxes pèse sur leur quotidien. Au Brésil, plus de 35 % du PIB va directement au Trésor…


F24 : La contestation peut-elle prendre de l’ampleur ?

G. E. : Pour que le mouvement se développe, il doit sortir de son paradoxe. Il devra se trouver des leaders, qui devront élaborer une charte de doléances, créer une plate-forme de revendications et aller à la rencontre des gouvernants. S’il n’y a pas de cohérence dans les demandes, ce sera difficile d’enclencher des négociations avec les dirigeants politiques.


F24 : Pourquoi des événements aussi prestigieux que la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux olympiques de 2016 sont aujourd'hui la cible des critiques ?

G. E. : Il ne suffit plus d’accueillir un grand événement sportif, il faut qu’il y ait aussi un retour sur investissement, tout du moins dans la vie quotidienne des Brésiliens. Il existe un hiatus entre les dépenses engagées pour l’organisation de ces manifestations et l’objectif affiché par le gouvernement de l’époque qui était de combler le retard du pays en termes d’infrastructures. Les aéroports de Rio et de Sao Paolo ne semblent pas prêts et les travaux d’extension du réseau de transports ont pris du retard dans certaines villes. Le Brésil devait utiliser le Mondial et les JO comme un effet de levier économique mais la population, ne voyant rien venir, est désormais mécontente de payer la facture et souhaite que la qualité de vie continue d’augmenter. Or ces deux dernières années n’ont pas été marquées par la même croissance que celle des années Lula [voir encadré ci-dessus, NDLR].


F24 : L’éclosion d’un large mouvement de contestation est-elle imputable à Dilma Rousseff ?

G. E. : À la décharge de l’actuelle présidente, Lula da Silva avait bénéficié de conditions macro-économiques favorables et, depuis, une crise majeure est passée par là. Le plus important pour elle aujourd’hui est de renouer le fil du dialogue avec les manifestants. Mais, pour l’heure, elle reste la favorite de la présidentielle de 2014. Son taux de popularité à mi-mandat s’élevait à 70%, soit le plus haut taux qu’un président brésilien n’ait jamais enregistré à cette période. Les intentions de vote, qui la placent toujours gagnante dès le premier tour, ont tendance à décliner. C’est peut-être le signe que sa popularité s’érode, mais on partait de très haut.
 

Première publication : 18/06/2013

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