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Vingt-deux millions d'Égyptiens signent une pétition anti-Morsi

© Perrine Mouterde | A Kobri El-Kobba, on soutient la campagne Tamarod.

Vidéo par Gallagher FENWICK

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 29/06/2013

En quelques semaines, des millions d’Égyptiens ont signé la pétition "Rébellion" appelant à la tenue d’une élection présidentielle anticipée. Ils devraient être nombreux, le 30 juin, à manifester contre Mohamed Morsi, élu il y a un an.

Ils sont une trentaine, alignés au bord de la route à Kobri El-Kobba, quartier du nord-est du Caire. Des jeunes, des femmes et des hommes, qui brandissent une affiche barrée du slogan "Tamarod" ("Rébellion"). Des automobilistes jouent du klaxon pour manifester leur soutien. Walaa, une jeune femme voilée et vêtue de noir, célibataire et chômeuse, tient fermement sa pancarte. Il y a un an, elle a voté pour Mohamed Morsi.

"Depuis, rien n’a changé, constate-t-elle. La situation est même pire, sur le plan intérieur comme au niveau de nos relations extérieures. Les Frères musulmans écoutent les gens quand ils ont besoin de leurs voix puis ils les laissent tomber. Ils ont divisé les Égyptiens."

Une campagne populaire et décentralisée

Déçue par le pouvoir, Walaa s’est retrouvée dans les mots d’ordre de Tamarod. La campagne, lancée début mai par quelques jeunes, indépendants ou membres de Kefaya, l’un des plus anciens mouvements d’opposition, repose d’abord sur une pétition. En la signant, les Égyptiens retirent leur confiance à Mohamed Morsi et appellent à la tenue d’une élection présidentielle anticipée.

Le mouvement s’est rapidement propagé à travers le pays. La pétition, disponible sur Internet, est imprimée et photocopiée par des bénévoles, qui s’installent aux carrefours, sur les marchés ou dans les couloirs du métro pour la faire signer. Plusieurs partis de l’opposition ont aussi ouvert leurs locaux et mobilisé leurs membres. Des comités d’organisation se sont constitués d’Ismaïlia à Kafr Zayat, et sur leur page Facebook, les militants postent des photos de signataires à Assouan ou Charm El-Cheikh.

Les organisateurs affirment avoir déjà récolté près de 22 millions de signatures. Soit plus que les 13 millions de voix avec lesquelles Mohamed Morsi a été élu en juin 2012. À Kobri El-Kobba, Fahed Hosni, 22 ans, remplit lui aussi le formulaire de Tamarod : nom, prénom, numéro de carte d’identité, gouvernorat. "Mohamed Morsi n’est pas la bonne personne pour diriger le pays, assure-t-il. Il n’a réalisé aucune des demandes de la révolution."

"Il n’y a pas de travail, pas de sécurité, pas d’État"

"N’importe qui pourrait faire mieux que Morsi, renchérit Haifat Anouar Habib en signant la pétition sur le capot d’une voiture. Les Frères musulmans ne cherchent pas à faire ce qui est le mieux pour l’Égypte mais à mettre en place leur projet islamique."

Comme beaucoup d’Égyptiens, le quotidien d’Haifat Anouar Habib est chaque jour un peu plus difficile. Toujours suspendue à l’obtention d’un prêt de 3,7 milliards d’euros du Fonds monétaire international (FMI), l’économie du pays est exsangue. Réserves de devises étrangères en chute libre, coupures de courant, hausse des prix des denrées alimentaires de 10 % en un an, augmentation du chômage...

"Les conditions de travail dans le secteur privé sont catastrophiques, explique Haifat Anouar Habib. Mais je ne trouve pas d’emploi dans le public. J’ai deux enfants et là, je n’ai que 4 guinées [environ 50 centimes d’euros, ndlr] en poche. Il n’y a pas de travail, pas de sécurité, pas d’État."

"Les plus pauvres signent avant tout la pétition pour des raisons économiques, confirme Shérif el-Hagaty, coordinateur de Tamarod dans le quartier et membre du Parti démocratique égyptien. Et les plus aisés mettent en avant des raisons politiques. Le régime actuel répète les mêmes erreurs que le précédent concernant les libertés, la Constitution ou la corruption."

Après le 30 juin ?

Le 30 juin, jour du premier anniversaire de la prestation de serment de Mohamed Morsi, les organisateurs de Tamarod espèrent transformer ces millions de signatures en un immense rassemblement contre le régime.

Et après ? Ahmed Adel, l’un des membres du comité central de la campagne, a un plan : mise en place d’un gouvernement de consensus pour une période transitionnelle de six mois, modification de la Constitution puis organisation d’élections anticipées. Le scénario "idéal" des opposants, auquel lui-même ne croit pas.

"Les Frères musulmans ne laisseront pas un tel processus se dérouler pacifiquement, estime-t-il. Ils utiliseront certainement la violence le 30 juin et les jours d’après. Je serai peut-être attaqué ou tué, comme les autres membres de Tamarod."

Shérif el-Hagaty juge lui aussi inéluctable des affrontements entre pro et anti-Morsi. "Peut-être qu’alors la Haute cour constitutionnelle ou l’armée interviendront pour organiser des élections", indique-t-il.

"Parler d’une élection anticipée est absurde"

Le pouvoir, de son côté, juge le mouvement Tamarod illégitime. Le 21 juin, des islamistes se sont rassemblés dans un faubourg du Caire pour manifester leur soutien au président. "La démocratie, ce n’est pas ça, affirme Tarek Morsi, porte-parole du Parti liberté et justice. Si vous êtes capables de rassembler 15 millions de personnes, participez au processus électoral et remportez les élections ! Sinon, l’autre camp peut réunir 16 millions de voix le lendemain et renverser à son tour le système."

"Nous sommes un État où il y a une Constitution et des lois, a aussi déclaré le président égyptien dans une interview au quotidien gouvernemental "Al-Ahram". Nous avons organisé une élection libre et impartiale, et parler d'une élection présidentielle anticipée est absurde et illégitime."

"Si cette campagne n’a aucune valeur, pourquoi s’en prennent-ils à nous ?", rétorque Shady Malik, l’un des membres de Tamarod. Au cours des dernières semaines, les attaques contre des bénévoles et des locaux de campagne se sont multipliées au Caire, mais aussi dans d’autres régions du pays.

Pour Yasser el-Shimy, analyste pour l’International Crisis Group au Caire, cette campagne, bien que pacifique, est révélatrice du climat de tensions politiques. "Elle témoigne notamment de l’isolement croissant du pouvoir, décrypte-t-il. Et si des violences éclatent le 30 juin, tous les scénarios sont possibles. Le chaos, une vague de répression… Toutes les parties devraient comprendre qu’il n’y a pas d’autre solution que la réconciliation."

 

Première publication : 22/06/2013

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