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Moyen-orient

Le Hamas embarrassé par le triomphe de Mohammad Assaf à "Arab Idol"

© AFP | Le Gazaoui Mohamad Assaf, vainqueur de l'émission "Arab Idol"

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 24/06/2013

Célébrée par le Fatah mais ignorée par le Hamas, la victoire du jeune Gazaoui Mohammad Assaf au concours "Arab Idol" met en lumière les luttes intestines dans lesquelles sont engagés les deux mouvements dans les Territoires palestiniens.

"Une rocket de paix". Tel est le charmant sobriquet que le célèbre chanteur libanais Ragheb Alama a attribué à la nouvelle coqueluche palestinienne, Mohammad Assaf. Désigné vainqueur, samedi 22 juin à Beyrouth, de la très populaire émission de télé-crochet "Arab Idol", ce jeune Gazaoui de 23 ans jouit depuis l’annonce de son sacre du statut d’icône derrière laquelle tout un peuple semble s’être rangé.

Outre les scènes de liesse qui ont spontanément éclaté dans les Territoires palestiniens après l’annonce de la victoire, de nombreux honneurs ont été rendus à celui qui, pour beaucoup, symbolise la fierté palestinienne. L’ONU, tout d’abord, par la voix de son agence pour les réfugiés palestiniens (UNWRA), a désigné Mohammad Assaf comme son premier ambassadeur de la jeunesse dans la région. Même le porte-parole en arabe de l'armée israélienne, Avichaï Adraee, a rendu hommage au chanteur sur son compte Twitter.

Le gazaoui Mohammad Assaf après sa victoire à "Arab Idol"

Mieux, après l’avoir personnellement félicité au téléphone, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a pour sa part élevé le champion au rang d’ambassadeur de bonne volonté, ce qui lui donne droit à un passeport diplomatique.

Émission "blasphématoire"

Avant la finale diffusée en direct de Beyrouth samedi, les fervents supporteurs de Mohammad Assaf, dont le répertoire est hanté par les thèmes de l’amour, de la liberté et du patriotisme palestinien, n’avaient pas ménagé leurs efforts pour que leur poulain remporte le titre d’"idole arabe" 2013. À l'origine d'une intense campagne en la faveur du Palestinien, la Banque de Palestine avait fait ériger aux principaux carrefours de la bande de Gaza et de Cisjordanie des panneaux à son effigie et promis d'envoyer 350 000 SMS lors du vote final.

Le Hamas, qui gouverne la bande de Gaza depuis sa victoire aux législatives de 2006, s’est en revanche toujours gardé d’apporter un quelconque soutien public à l’enfant du pays. Qualifiant à plusieurs reprises l’émission de "blasphématoire", le mouvement islamiste n’a toujours pas officiellement communiqué sur la victoire du Gazaoui. À titre personnel, un membre du Hamas du nom de Yahya Moussa a toutefois tenu à féliciter sur Facebook un "défenseur de la cause palestinienne qui promeut la culture palestinienne et la ténacité de son peuple". Avant de dénoncer un show télévisé qui montre des "femmes nues" et porte atteinte aux "valeurs de l’islam".

"Ce genre d’histoire met en lumière la bicéphalie du pouvoir dans les Territoires palestiniens où, à la moindre occasion, le Hamas d’un côté et le Fatah de l’autre [au pouvoir en Cisjordanie] essaient de récupérer les événements, observe Olivier Danino, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Isaf) et auteur de "Le Hamas et l’édification de l’État palestinien" (éd. Karthala, 2009). Même pour des choses qui pourraient sembler anodines comme un concours de chanson, les tensions qui prévalent dans les Territoires palestiniens finissent par ressurgir."

Censuré par le Hamas

Habitant à Khan Younès, au sud de la bande de Gaza, Mohammad Assaf, dont les parents sont des partisans notoires du Fatah, s’était déjà attiré les foudres du Hamas alors qu’il officiait en amateur dans des fêtes locales. Plusieurs membres de sa famille ont confié au site Internet émirati The National que le jeune homme avait été arrêté trois fois en 2008 pour avoir repris des titres louant le Fatah. "Le Hamas l’a même obligé à signer un papier dans lequel il s’engageait à ne plus chanter ce genre de chanson en public", rapporte une source proche de Mohammad Assaf. Et ce n’est qu’après avoir plaidé sa cause plusieurs fois auprès des responsables du parti islamiste que Mohammad Assaf a obtenu l’autorisation de rejoindre le Liban.

"Depuis son arrivée au pouvoir, le Hamas a essayé d’imposer un certain nombre de restrictions sur les territoires côtiers, indique Olivier Davino. Mais il a souvent fait machine arrière. Les islamistes ont, par exemple, essayé d’interdire des magasins vendant de l’alcool, d’imposer le port du voile ou de faire pression sur les fournisseurs d’accès à Internet pour contrôler les sites pornographiques, mais tout cela n’a jamais vraiment été suivi d’effets. Le Hamas doit toujours composer entre une population qui pense que le processus d’islamisation est trop contraignant et les mouvements salafistes qui pensent qu’il est trop lent."

"Personne ne peut l’arrêter"

Comme un pied de nez au mouvement islamiste, c’est en interprétant, notamment, "Ally el-Kofiya" ("Brandis le keffieh", l’emblématique foulard traditionnel qu’arborait Yasser Arafat) que le jeune Gazaoui a remporté la finale qui l’opposait à un Syrien et un Égyptien. Au-delà du symbole, il semblerait aussi que les prédispositions vocales dont est dotée la nouvelle star ne soient pas étrangères à son succès.

"Son talent est extraordinaire et personne ne peut l'arrêter, s’enthousiasmait son père à l’AFP peu avant l’annonce de la victoire. Il donne le sourire aux gens et les unit, malgré la division. C'est lui l'idole des Arabes." Et de regretter : "S'il choisit de continuer dans la chanson, ce ne pourra pas être à Gaza, parce que la scène artistique ici est limitée".

Au vu de la ferveur populaire suscitée par le triomphe du jeune prodige, il reste peu probable que le Hamas ne lui enlève de nouveau le micro des mains. "Les islamistes peuvent adopter une position ferme s’il juge une situation vraiment inacceptable, mais s’ils sentent que l’ensemble de la population exprime un soutien, comme lorsque Mahmoud Abbas a repris les négociations avec Israël, ils se contenteront d’exprimer leur désaccord, précise Olivier Danino. S’ils considèrent qu’il peut y avoir des conséquences politiques qui leur seront néfastes, ils ne feront rien."
 

Première publication : 24/06/2013

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