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Afrique

La démocratie au Moyen-Orient selon le général égyptien Al-Sissi

© AFP / Télévision égyptienne

Texte par FRANCE 24

Dernière modification : 11/08/2013

Une fondation a publié, cette semaine, un mémoire écrit par l’actuel homme fort du Caire, le général Abdelfattah al-Sissi, lors de son passage à l’École de guerre américaine en 2006. Des écrits éloquents sur l’idéologie politique du militaire.

Un mois après la destitution du premier président démocratiquement élu d’Égypte, par le général Abdelfattah al-Sissi, ministre de la Défense et président du Conseil suprême des forces armées, un mémoire de 11 pages dont il est l’auteur a été rendu public sur Internet aux États-Unis par Judicial Watch, organisation américaine dédiée, entre autres, à la surveillance des activités du gouvernement américain.

"La démocratie au Moyen-Orient", écrit en 2006 à l’issue du passage d’Al-Sissi à l’École de guerre américaine, en Pennsylvanie, n’évoque jamais spécifiquement l’Égypte (encore à l’époque dirigée par l’autoritaire Hosni Moubarak). Mais l’écrit en dit long sur la personnalité du nouvel homme fort du Caire, et sur les liens troubles qui l’unissent au président déchu, le 3 juillet, issu de la confrérie des Frères musulmans, Mohamed Morsi.
 
"Aux premières heures de la démocratie, aux États-Unis, la religion a joué un rôle important et a fondé les valeurs de la Nation américaine. Au Moyen-Orient, l’approche n’est pas vraiment différente, excepté le fait que l’Islam y est la religion dominante. Il est donc logique de présumer qu’une forme démocratique de gouvernement serait fondée sur ces croyances", écrivait alors le général Al-Sissi. "Idéalement, dans leur pratique du pouvoir, les corps législatif, exécutif, et judiciaire devraient tous prendre en considération les croyances islamiques".
 
Mais l’homme, dans sa démonstration, insiste par ailleurs sur la possibilité de fonder un système démocratique laïc, qui respecterait les croyances islamiques des peuples. "La démocratie, au Moyen-Orient, pourrait n’avoir que très peu de ressemblances avec les démocraties occidentales", poursuit Al-Sissi. "Le grand défi reste de savoir si le reste du monde sera capable d’accepter une démocratie au Moyen-Orient fondée sur des croyances islamiques", prévient néanmoins l'auteur.

Un militaire très pieux pour convertir l’armée
 
Abdelfattah al-Sissi a été nommé en août 2012 ministre de la Défense et commandant en chef des forces armées. L’homme, largement respecté par ses pairs, a, derrière lui, une brillante carrière. Formé à l’Académie militaire Nasser, dont il sort diplômé en 1977, il part ensuite étudier au Royaume-Uni, puis se perfectionne aux États-Unis. Il a occupé nombre de postes à responsabilité, d’abord dans l’infanterie militaire, puis aux renseignements militaires, service dont il devient chef.
 
Cependant si, en 2012, il trouve grâce aux yeux du président Morsi tout nouvellement élu, c’est surtout qu’à ses qualités militaires s’ajoute une grande piété. Il est réputé pratiquer un Islam conservateur – son épouse est voilée – et, comble, l’un des cousins de son père a été l’une des grands figures des Frères musulmans. Mohamed Morsi a vu, dans ce quinquagénaire austère, l’homme idéal pour entamer une percée de la confrérie dans les rangs de l’armée.
 
Mais une année plus tard, l’homme providentiel de Mohamed Morsi s’avèrera, finalement, être l’artisan de sa chute. À l’occasion de massives manifestations hostiles au président Morsi, le général Al-Sissi prend le pouvoir début juillet.
 
Rétrospectivement, certaines déclarations d’Al-Sissi dans sa thèse de 2006 apparaissent alors tragiquement ironiques. Lui qui fustigeait, dans son mémoire, "les leaders religieux envoyés en prison sans procès" a supervisé, en auteur du "coup d’État" du 3 juillet, la répression brutale de manifestations pro-Morsi, au cours desquelles quelque 250 personnes ont trouvé la mort. Et c’est également sous ses ordres que de nombreuses personnalités politiques liées aux Frères musulmans ont été emprisonnées. Mohamed Morsi lui-même est détenu dans un lieu tenu secret… sans que le président déchu n’ait été jugé.

Une démocratisation "périlleuse pour la stabilité"

Pour autant, ce revirement aurait presque pu être anticipé en lisant attentivement la "thèse" d’Al-Sissi, estime Eric Trager, spécialiste en politique égyptienne au sein du Washington Institute. Le politologue explique au "Foreign Policy Magazine" que l’idéologie défendue par le général fait écho aux arguments avancés à l’époque par Hosni Moubarak contre les dangers d'une démocratisation de son pays, source, selon lui, d'instabilité.
 
Le nouvel homme fort du Caire commence ainsi son écrit en expliquant que les autocrates de la région ont "raisons valables" de se méfier "d’un contrôle de leur régime par le vote populaire". Il estime en effet l'organisation de scrutins populaires prématurés, car le peuple ne serait pas assez éduqué pour voter "en toute conscience".
 
Dans ce mémoire d'Abdelfattah al-Sissi, le passage le plus inquiétant est sûrement celui où il estime que les forces de sécurité n’ont pas encore développé la culture du multipartisme. Un danger, selon lui, pour la nation, en cas de libéralisation du système politique  : "Les forces de sécurité sont loyales au parti au pouvoir, et non à la nation, écrit-il. Si une démocratie émerge, avec, à sa tête, différents groupes, il n’existe aucune garantie pour que la police et les forces militaires respectent cette nouvelle donne du pouvoir". Des écrits qui laissent peu de place à l’espoir, alors que l'impasse politique persiste en Égypte.

Première publication : 10/08/2013

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