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Moyen-orient

Les Syriens de Paris n'attendent rien de la communauté internationale

© Anne-Diandra LOUARN | Mur du Bistrot syrien de Paris

Texte par Anne-Diandra LOUARN

Dernière modification : 30/08/2013

Entre désillusion et scepticisme, les Syriens de Paris opposés au régime de Bachar al-Assad ne semblent plus croire en l’action de la communauté internationale pour résoudre le conflit qui dure dans leur pays depuis 2011. Reportage.

Vingt heures. La terrasse du Bistrot syrien de Paris, dans le Xe arrondissement, se remplit peu à peu. Comme tous les soirs ou presque, les habitués affluent dans ce lieu singulier où se retrouve une partie de la communauté parisienne des opposants au régime syrien de Bachar al-Assad. Comme dans n’importe quel bar, on refait le monde et on discute de politique évidemment, mais pas uniquement. Et bien que les Occidentaux brandissent la menace d'une intervention militaire en Syrie, aucune agitation inhabituelle ne vient troubler l’ambiance conviviale du lieu. Bien au contraire, les tribulations de la communauté internationale indiffèrent plutôt qu’elles ne préoccupent…

Le Bistrot syrien, dans le Xe arrondissement de Paris. © Anne-Diandra Louarn / FRANCE 24

"En deux ans, la communauté internationale ne s’est illustrée que par des promesses non tenues. Je ne vois pas pourquoi la situation changerait soudainement alors que nous avons franchi impunément la barre des 100 000 morts”, estime Fadi Dayoub, un Syrien expatrié en France depuis 1991. “Jusqu’à présent, toutes nos demandes auprès des Occidentaux sont restées vaines. Nous espérions la mise en place d’un programme de protection des civils, des couloirs humanitaires ou encore des zones sécurisées où l’espace aérien serait fermé. Rien de cela n’a vu le jour”, déplore le quadragénaire. Pour lui, le veto sino-russe au Conseil de sécurité n’est qu’un écran de fumée servant à masquer “un vrai manque de volonté internationale et surtout américaine”. “Pas plus tard qu’en 2008, Washington n’a pas hésité à entrer en conflit direct avec Moscou lors de la guerre avec la Géorgie. Mais dans le cas de la Syrie, les Américains se montrent réticents, même si ça n’implique aucune confrontation directe avec la Russie…”

"Le régime continue de massacrer tous les jours"

Khaled Al-Khani, artiste-peintre et activiste contre le régime. Réfugié en France depuis juin 2011. © Anne-Diandra Louarn / FRANCE 24

Ancien activiste contraint de fuir la Syrie en juin 2011, Khaled al-Khani accueille la nouvelle d'une possible intervention militaire occidentale avec lassitude. “Il faut que la communauté internationale arrête de focaliser sur les armes chimiques car pendant ce temps, le régime continue de massacrer la population tous les jours avec des armes régulières dont les Occidentaux semblent totalement se moquer”, lance-t-il, persuadé que des frappes occidentales punitives ne règleront rien. “Au mieux, Bachar al-Assad va repasser derrière la ligne rouge en stoppant les armes chimiques, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à tuer avec ses autres outils de guerre…” En somme, pour beaucoup d’habitués du Bistrot syrien, l’heure est au scepticisme et à la désillusion.

"Une intervention reviendrait à une attaque contre la souveraineté syrienne"

Plus radical dans sa façon d’envisager le conflit syrien, Saad Lostan, un réfugié qui se présente lui-même comme anarchiste, estime que toute intervention occidentale reviendrait à “une attaque contre la souveraineté syrienne qui mettrait les rebelles et le régime dans le même panier. Car les frappes qui viseront probablement les institutions syriennes vont mettre à mal encore plus le pays. Comment le reprendre en main si nous n’avons plus rien pour le faire fonctionner ?”, s’inquiète-t-il. L’issue du conflit, Saad Lostan ne l’imagine qu’à travers la conférence dite Genève II dont le but serait “d’aider les Syriens à faire leur propre politique, sans intervention de quelque nature qu’elle soit.”

Fadi Dayoub, consultant et entrepreneur. Expatrié en France depuis 1991. © Anne-Diandra Louarn / FRANCE 24

La solution diplomatique ? Fadi Dayoub et Khaled Al-Khani, eux, n’y croient plus depuis longtemps. “La priorité aujourd’hui, c’est d’armer les rebelles”, affirme ce dernier. Quant à l’inquiétude de voir des groupes djihadistes s’emparer desdites armes, elle est infondée selon Fadi Dayoub. “Aujourd’hui on pense qu’il y aurait environ 10 000 djihadistes en Syrie. Dans l’Armée syrienne libre, on dénombre entre 100 et 150 000 personnes. Si Bachar al-Assad tombe, beaucoup de soldats de l’armée du régime nous rejoindront. La poignée de djihadistes qui sévit devrait donc pouvoir être neutralisée”, explique-t-il confiant.

“Nous avons un pays à reconstruire”

Finalement, au Bistrot syrien, si tous ne sont pas d’accord sur la manière de sortir le pays du conflit, rapidement les divergences d’ordre politique s’estompent pour laisser place aux rêves et autres grands projets qui animent ces expatriés souvent en mal du pays. “En rentrant, je veux reprendre le théâtre et pourquoi pas monter des pièces interactives avec les handicapés de guerre”, projette déjà Saad Lostan, ancien comédien. Khaled al-Khani qui, lui, était artiste-peintre avant de fuir, espère rentrer au plus vite pour travailler dans l’enseignement culturel. “Mais s’il faut reconstruire les maisons brique par brique ou même nettoyer les rues, je le ferai”, confie-t-il, soucieux d’occuper n’importe quelle fonction utile à son pays. “Quand la reconstruction sera achevée, je travaillerai à transformer les prisons en musée”, ajoute-t-il, rêveur.

Saad Lostan, comédien et activiste contre le régime. Réfugié en France depuis novembre 2011. © Anne-Diandra Louarn / FRANCE 24

Plus terre-à-terre, Fadi Dayoub compte lui aussi retourner en Syrie malgré deux décennies passées à Paris. “Même si je suis éperdument amoureux de la France, je sens qu’il est de mon devoir d’y retourner. Nous avons un pays à reconstruire.” Et son départ est imminent. Ancien consultant et entrepreneur, Fadi Dayoud s’est libéré de toutes ses fonctions il y a un mois.

Son prochain projet, c’est donc en Syrie qu’il verra le jour : “Je vais lancer une multitude de micro-entreprises et de micro-usines. Boulangeries, pharmacies, ateliers de pièces détachées… Le but est de multiplier les lieux pour qu’en cas de bombardement, toute la ville ne soit pas paralysée, comme c’est le cas actuellement”. Il espère ainsi insuffler la vie, offrir à nouveau un quotidien aux Syriens. “Mais attention, tous les expatriés ne doivent pas rentrer en masse. La priorité doit être donnée aux millions de déplacés et de réfugiés qui avaient un travail et une vie avant la guerre. Après cette étape, il ne nous restera plus qu’à espérer que, nous aussi, nous aurons droit à notre plan Marshall pour repartir du bon pied”, conclut-il, souriant.

Première publication : 30/08/2013

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