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Amériques

Syrie : l’intervention a-t-elle échoué avant d’avoir commencé ?

© AFP

Vidéo par Christophe DANSETTE

Texte par Sylvain ATTAL

Dernière modification : 01/09/2013

La défection des Britanniques fait hésiter Obama, d’autant qu’aucune preuve de la responsabilité d’Assad dans le massacre chimique n’a encore été apportée. La coalition pourrait avoir à défendre une cause juste avec de mauvaises raisons.

On ne voudrait pas être à la place des députés français qui vont débattre la semaine prochaine de l’opportunité d’associer la France à une attaque américaine contre la Syrie.

D’un côté, personne ne veut donner l’impression de sauver la mise à Bachar al-Assad et à son régime. Un régime qui a froidement tué des dizaines de milliers de civils, hommes femmes et enfants au sein de sa propre population, celle-là même qu’il était censé protéger, et cela dans le seul but de faire face à un mouvement populaire qui lui avait pourtant laissé la possibilité de se réformer.

De l’autre, il existe un vrai risque de s’associer à une opération militaire symbolique, prévisible, et dont Assad n’aura pas plus de mal à se remettre que d’une piqûre d’insecte, le tout à partir d’une accusation qui repose sur des bases fragiles.
Les crimes du régime syrien suffiraient à justifier n’importe quelle intervention internationale pour qu’il cesse de nuire à son peuple. Mais, comme on le sait les conditions d’une intervention dans un cadre légal ne sont pas réunies, du fait de l’opposition obstinée de la Russie et de la Chine au sein du Conseil de sécurité de l’ONU.

Où sont les preuves ?

Ce serait la seule vraie raison d’agir, dans l’objectif précis de mettre Assad et sa clique hors d’état de nuire. Cette raison existe depuis longtemps déjà. Depuis que chacun a la conviction que le régime syrien n’a aucune réelle volonté d’écouter son opposition et ne reculera devant aucun crime pour se maintenir.

Et pourtant il ne sera pas question de cela. Le gouvernement demandera aux représentants du peuple français de donner un avis – que le président ne sera d’ailleurs pas obligé de suivre – sur la question suivante : doit-on ou non associer la France à une frappe que l’on sait limitée contre la Syrie pour la "punir" d’avoir fait usage d’armes chimiques, alors même qu’à cette heure aucune preuve tangible de la responsabilité de Damas n’a été produite devant l’opinion publique ? Le chef de la diplomatie américaine John Kerry et François Hollande ont pourtant récemment affirmé qu’ils disposaient d’éléments convaincants permettant d’impliquer Damas. Pourquoi ne les mettent-ils pas sur la place publique ?

Dix ans après, l’histoire se répète

Revenons sur le vote historique du parlement britannique (qui, contrairement à son homologue français, exerce une véritable souveraineté politique). Pour la première fois depuis environ trois siècles, il s’est opposé au gouvernement sur une question de paix ou de guerre. Qui plus est sur le principe de la solidarité avec son allié le plus naturel. On imagine qu’il devait avoir de solides raisons. Bien sûr, il y a le souvenir de l’Irak. Comme en 2003, il y avait d’excellentes raisons de renverser Saddam Hussein. Mais au lieu de placer l’intervention sous l’étendard de la morale et de la justice, l’administration américaine préféra monter un dossier bidon sur des armes de destruction massive dont on ne trouva jamais trace. Le prix de ce mensonge se fait encore sentir aujourd’hui, même si, paradoxalement, on sait que la Syrie, elle, possède réellement un arsenal d’armes chimiques. La question est de savoir si elle s’en est ou non servi. Quoi que nous pensions d’Assad, l’honnêteté oblige à dire que nous n’en savons rien. Sa culpabilité est possible, mais on ne peut écarter l’hypothèse d’une action d’un groupe rebelle marginal destinée à discréditer Assad, comme celle, moins souvent évoquée, d’un accident de manipulation.

Or voici une question qui ajoute encore au malaise : pourquoi Assad aurait-il pris ce risque alors qu’il avait, tacitement, un "permis de tuer" avec des armes conventionnelles ?

On ne peut imaginer président plus différent de George W. Bush que Barack Obama. Or l’un comme l’autre ont rechigné à présenter à leurs concitoyens une intervention sous un angle humanitaire, préférant avancer une justification plus obscure. Bush, au moins, ne faisait pas mystère d’en finir définitivement avec Saddam Hussein.

Il est frappant de voir à quel point l’histoire se répète. Dix ans après l’Irak, nul n’a médité l’avertissement de Nietzsche dans le "Gai savoir" : "La façon la plus perfide de nuire à une cause est de la défendre intentionnellement avec de mauvaises raisons."

Intervention différée

Secoué – quoiqu’il en dise – par le "No" britannique, Obama donne l’impression d’hésiter depuis que Cameron est tombé à l’eau. Le fait que Hollande reste dans le bateau n’est pas suffisant pour le rassurer, lui qui espérait en fixant sa ligne rouge chimique ne jamais avoir à intervenir. Après avoir laissé John Kerry monter en première ligne, Obama paraît avoir différé l’intervention. Puisqu’ il n’est déjà plus question d’effet de surprise, il serait maintenant question d’attendre que les inspecteurs de l’ONU rendent leur rapport et peut-être de demander un dernier vote au Conseil de sécurité. Mais les experts viennent à peine de quitter la Syrie avec des échantillons prélevés sur les lieux et sur le corps des victimes de la Ghouta. Les analyses prendront au moins deux semaines, après quoi ils nous confirmerons – ce que nous savons déjà – la nature de l’arme du crime, un gaz innervant, mais pas l’identité du criminel. On ne sera pas plus avancé.

La France court donc le risque de partir en guerre sur la base d’un dossier bancal et avec un objectif imprécis : "Punir", nous dit-on, le régime d’Assad, pour lui ôter l’envie de recommencer. Mais sans le renverser, puisque le président Obama a clairement indiqué que le changement de régime ne faisait pas partie de ses intentions. Il n’est même pas question de s’en prendre à l’arsenal chimique lui-même, de peur qu’il ne contamine l’environnement. Le choix du terme "punir" est d’ailleurs bien curieux. Pour punir, il faut qu’il y ait eu condamnation, laquelle manque précisément. Le seul argument serait la fameuse "responsabilité de protéger", au nom de laquelle Assad aurait dû être mis hors d’état de nuire depuis longtemps. Mais, allez savoir pourquoi, les politiques ont l’air de penser qu’elle ne résiste pas aux calculs géopolitiques. Et pourtant, l’Histoire, comme l’a rappelé Kerry, nous enseigne qu’il y a parfois plus de risque à ne rien faire.

Le résultat de l’opération, telle qu’elle nous est présentée, est connu d’avance : puisqu’Assad est averti qu’on ne cherche pas à le tuer ou à le renverser, il s’est déjà préparé à subir cette "punition". Il a eu tout le temps de neutraliser les cibles possibles d’une attaque américaine, laquelle ne fera que des victimes collatérales et l’encouragera à poursuivre le bain de sang, avec en plus la bonne conscience d’une victime.

 

Première publication : 31/08/2013

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