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FRANCE

À Brignoles, le lepénisme prend l'accent de Pagnol (1/3)

© Sarah Leduc

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 12/10/2013

Avec 40,4 % des voix, le Front national (FN) est arrivé en tête des suffrages à Brignoles aux dernières cantonales. Un résultat qui fait jaser du terrain de pétanque à la place de la mairie. Premier épisode de notre série à Brignoles.

Résultats du premier tour de la cantonale

Abstention : 67,6%
Laurent Lopez (FN) : 40,4%
Catherine Delzers (UMP) : 20,8%
Laurent Carratala (PC) : 14,6%
Jean-Paul Dispard (Parti de la France) : 9,1%
Magda Igyarto-Arnoult (EELV) : 8,9%

Les boules sont déjà rangées mais les bouteilles n’ont pas encore été vidées. Il est 17 heures à Brignoles, jolie petite ville de Provence ensoleillée plus de 200 jours par an. Une dizaine d’octogénaires reniflent l’air du temps au parc, enfoncés dans leurs sièges pliants. De prime abord, le thème des élections cantonales du 6 octobre ne les intéresse pas plus qu’une partie de pétanque sans pastis. Mais peu à peu, les langues se délient, le débat s’anime, les répliquent fusent et l’accent chante.
 
"Ces élections sont juste le résultat du mécontentement des gens", lance Gaston, 80 ans passés. "Les politiques font trop dans le social et privilégient une certaine population", enchaîne Michel. "Appelons un chat un chat, les Brignolais ne se sentent plus chez eux !" continue Antoine. La chanson qui suit est bien connue. Ces "Brignolais de souche" égrènent les maux de leur ville bien aimée : immigration, surnatalité des étrangers, allocations, marché noir, délinquance...
 
César bondit de son banc. Cette chanson là  lui fend le cœur : "Vous avez le racisme encastré dans la peau !" hurle-t-il. À 86 ans, ce fils d’immigrés italiens, ancien mineur syndicaliste, est rouge de colère. Un peu plus, et il collerait son poing dans la figure de ses camarades d’enfance, mais la nostalgie finit par le rasseoir : "Dans les mines, on était tous frères. Il n’y avait pas de racisme. C’est à la surface que les gens sont comme ça…"
 
C’était mieux avant…
 
César Baroni, 86 ans, mineur à la retraite © Sarah Leduc
C’est sous terre qu’il se sentait bien, César, dans les mines de bauxite où il a travaillé pendant près de 40 ans. Plus gros bassin d’emploi de la région, les mines ont attiré une main d’œuvre venue d’Italie, d’Espagne, puis du Maroc et d’Algérie après la Seconde Guerre mondiale. Suite à leur fermeture à la fin des années 1980, la plupart des ouvriers ont été reclassés, mais le sentiment d’abandon est resté.
 
"Les patrons et l’État nous ont laissé tomber. C’est la faute à la mondialisation et à l’économie libérale tout ça", vocifère César. Un argumentaire qui fait écho à la rhétorique lepéniste, mais c’est aux communistes que César donne sa voix depuis qu’il a 18 ans. "Je me suis battu toute ma vie à travers les syndicats pour les autres et aujourd’hui, le niveau de vie est plus bas qu’en 1930", explique-t-il entre tristesse et colère, dénonçant les mensonges de la gauche et les faux espoirs suscités par Mitterrand en 1981. Il n’en démord pas : "c’était mieux avant… Tous les fils et petits-fils de mineurs qui ne font rien auraient pu aller à la mine plutôt que de traîner toute la journée en ville."
 
Place Carami, le temps passe lentement
 
Un retraité qui regarde le temps passer, dans le centre de Brignoles © Sarah Leduc
Ceux qui traînent en ville se trouvent place Carami, centre névralgique de la ville. À Brignoles, c’est là que ça se passe, mais il ne s’y passe pas grand-chose justement. Quatre cafés, un tabac, un kebab, quelques boutiques…. Le centre ville se meurt et la jeunesse s’ennuie. Les retraités cloués à leur canne comme des berniques à leur rocher se font un dernier plaisir en regardant passer les jeunes filles suspendues à leur portable tandis que les hommes, jeunes et moins jeunes, sont agrippés à leur café.
 
Mohammed a 33 ans, deux enfants, une femme qui fait des ménages, et un appartement qu’il a du mal à payer. Il ne travaille pas : "J’ai cherché mais personne ne veut de moi", dit-il, désabusé. Il fait partie des 12,5 % de chômeurs de Brignoles et des 67 % d’abstentionnistes qui ont boudé le scrutin du 6 octobre. "La politique, c’est que des magouilles. Moi, je vote pas, je m’en fous !"
 
Café de la place Carami © Sarah Leduc
Michel, un vieux bouliste, ne s’en fout pas, lui. "Regardez-les, ils passent leur journée au café sans travailler à toucher des allocations", vocifère cet ancien propriétaire de bar à la retraite. "J’ai passé ma vie à les servir, alors je sais ce que je raconte !" "Roooo, un peu de générosité, punaise !", répond Francis agacé. Antoine ne fait ni dans le social, ni dans la poésie : "De la générosité ??? Et bien tu n’as qu’à en inviter 15 à ta table, et César il en prend 20 !"
 
César s’étrangle une fois de plus dans ses insultes. Ses compères pouffent. Ils le connaissent bien, le César : "Les Italiens ont le sang chaud, mais eux au moins ils s’intégraient", chuchote un camarade. Un autre tempère : "Ici, personne n’est raciste. On ne vote pas FN. On veut juste être tranquille chez nous" Soit. À Brignoles, personne n’est d’extrême droite. Mais le Front national est pourtant arrivé en tête du premier tour de l’élection cantonale partielle de Brignoles le 6 octobre.

 

Première publication : 10/10/2013

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