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Asie - pacifique

Nucléaire iranien : "l’accord du siècle", mais pour qui ?

© AFP (Archives)

Texte par Sylvain ATTAL

Dernière modification : 19/11/2013

Après le raté du dernier round de négociations entre l’Iran et le G5+1 à Genève, les chances de parvenir à un accord mercredi sont cette fois sérieuses. Avec l’espoir qu’il ne soit pas un jeu à somme nulle.

La négociation sur le nucléaire iranien peut-elle accoucher d’un accord "gagnant-gagnant", selon le vœu exprimé lundi 18 novembre sur Twitter par le président iranien Hassan Rohani ? Si Téhéran s’engageait sincèrement dans un gel vérifiable de son programme nucléaire, et diminuait, fusse modestement, son stock d’uranium enrichi ; si, par ailleurs, l’Iran acceptait de ne pas mettre en service l’installation à eau lourde d’Arak, dans le centre du pays [qui, selon l’ancien ambassadeur de France François Nicoullaud, ne serait de toute façon pas opérationnelle avant plusieurs années], les quatre conditions posées par la France à la signature d’un accord intérimaire seraient réunies. Plus rien ne pourrait s’opposer au paraphe du texte qui allègerait le fardeau des sanctions économiques sur l’Iran. La France pourra, alors, se flatter d’avoir obtenu un meilleur accord que celui envisagé lors du précédent "round" à Genève.

 
Toute autre chose sera de tenir la promesse faite lundi par François Hollande devant la Knesset, à Jérusalem :"La France, a-t-il affirmé, ne laissera jamais l’Iran se doter de l’arme nucléaire". Applaudissements nourris mais grosse prise de risque car la contrepartie des concessions arrachées à l’Iran sera la reconnaissance, même tacite, de sa "ligne rouge" : son droit à enrichir l’uranium. Tout le monde, Israéliens compris, a fini par l’admettre. L’Iran ne démantèlera jamais son programme nucléaire qui est, pour elle, une sorte d’assurance-vie dans un environnement hostile. L’entourage de Netanyahou reconnaissait lundi en marge de la visite du président français que sa campagne pour le maintien des sanctions avait été un échec. Israël n’aura d’autre choix que d’accepter l’accord.
 
Une attaque israélienne contre un pays revenant en grâce internationale étant plus que jamais à exclure, que reste-t-il donc à espérer pour éviter le cauchemar de la prolifération régionale ? Rien, sinon les bonnes intentions de l’Iran. Lesquelles ne relèvent pas seulement du rêve, selon Pierre Pahlavi, professeur au collège des Forces armées de Toronto. Le chercheur, petit neveu du dernier shah, qui s’exprimait lundi dans une conférence à l’Ecole de guerre à Paris, estime que "pour les Iraniens, le nucléaire n’est pas une fin en soi. Ils pourraient se contenter de rester un pays du seuil." En d’autres termes, de disposer de la technologie nécessaire pour fabriquer rapidement une bombe, faute de l’avoir en stock et de la tester.
 
Selon la formule de l’expert,  à défaut de disposer d’une arme de destruction massive, ils ont au moins entre leurs mains une arme de "persuasion massive" qu’ils ont d’ores et déjà mise au service d’un double objectif : protéger le régime et ses frontières des ingérences et agressions occidentales et consolider sa sphère d’influence régionale, le fameux croissant chiite de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas. Pahlavi se montre même très sévère pour les Occidentaux, Français en tête, en proie, selon lui, à une "incompréhension civilisationnelle" envers l’Iran. Pays qui se sent encerclé par un environnement hostile (l’affrontement avec les pays arabes sunnites, les menaces de bombardement israéliens perçu comme le pilier de l’Occident dans la région) et qui, dans sa longue histoire, a régulièrement été l’agressé plutôt que l’agresseur. Les derniers évènements semblent lui donner raison. D’instigateur du terrorisme, l’Iran et ses alliés en deviennent de plus en plus les victimes comme aujourd’hui à Beyrouth.
 
Qu’est-ce qui a fait évoluer les Occidentaux, Américains en tête, qui ont tant de mal à comprendre l’Iran et son sentiment d’isolement ? L’argument économique a sans doute joué : les promesses d’un marché de 70 millions de consommateurs avides de produits occidentaux. Des centaines d’avions de ligne, des centaines de milliers de voitures à fournir, avec à la clé des milliers d’emplois. Mais aussi le sentiment que les sanctions ont produit le maximum d’effets (l’élection de Rohani n’étant pas le moindre) et qu’à l’avenir on sentirait surtout ses aspects indésirables comme le renforcement de la sphère conservatrice des Gardiens de la révolution qui en ont profité pour affermir leur emprise sur les infrastructures économiques.
 
Thierry Coville, économiste et spécialiste de l’Iran à l’IRIS va même plus loin. "L’Inde, la Chine et la Corée du Sud ne peuvent se passer du pétrole iranien. Par ailleurs, en rationalisant leurs importations, les Iraniens ont su les ramener à peu près au niveau des exportations non pétrolières vers leurs principaux pays de la région (Irak, Turquie, Afghanistan)."  Comprenez que les Iraniens sont quasiment autosuffisants sans pétrole. Ils ne sont donc pas à genoux.
 
Mais l’argument stratégique a pesé au moins autant. Alors que le radicalisme sunnite soutenu par le Qatar et l’Arabie saoudite se renforce, que de nombreux pays arabes (Egypte en tête) sont déstabilisés, et que les Etats-Unis (mais pas l’Europe) sont de moins en moins dépendants du pétrole du golfe grâce au potentiel des schistes, il n’est peut-être pas inutile de renforcer un peu Téhéran. Jusqu’à une alliance stratégique avec l’Occident comme dans les années 70 ? Ce serait un retournement total, mais certainement pas le premier auquel on assisterait dans la région. Un "accord du siècle" dont l’Iran ne serait peut-être pas le seul à bénéficier.

 

Première publication : 19/11/2013

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