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FRANCE

Le scandale du "blackface" : symptôme d'un racisme structurel ?

© instagram | Jeanne Deroo

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 29/11/2013

En envoyant une photo d'elle grimée en Noire, une journaliste du magazine "Elle" a déclenché une polémique outre-Atlantique. Elle s'est excusée, plaidant l'ignorance, qui incite à questionner le phénomène de racisme structurel en France.

Les intentions ne suffisent pas toujours ; ce sont les actes qui restent. En se déguisant en égérie noire américaine, la journaliste française Jeanne Deroo n’imaginait pas déclencher une telle vague de colère aux États-Unis. Journaliste pour l’édition française du magazine "Elle", Jeanne Deroo a été invitée la semaine dernière à une soirée privée ayant pour thème "icône". Décidée à se déguiser en une vedette américaine qu’elle apprécie - Solange Knowles, la sœur de Beyoncé - elle enfile une perruque afro, se grime le visage en noir, et se prend en photo avant de l’envoyer sur le réseau social Instagram.

En moins de temps qu’il n’en faut pour cliquer, l’image fait le tour du Web - donc le tour du monde - et se déchaîne alors sur la Toile une vague d’indignation qui crie au scandale raciste. Derrière ce que la journaliste française voyait comme un simple déguisement, on dénonce aux États-Unis un flagrant délit  de "blackface" : le fait pour un Blanc de se grimer en Noir à des fins d’amusement.
 
Le Fashion Bomb Daily et Blackvoices, la version américaine et communautaire du site Huffington Post, qui ont révélé l’histoire en France, ne mâchent pas leurs mots. L’éditorialiste Julee Wilson évoque un "délit de 'blackface', horriblement insensible et raciste". "L’industrie de la mode ne semble pas comprendre que le 'blackface' n’est jamais acceptable", s’insurge-t-elle.
 
Le "blackface" : un instrument du racisme aux États-Unis
 
En France, l’industrie de la mode n’est pas la seule à ne pas comprendre ces réactions. En effet, le 'blackface' - qui n’a même pas d’équivalent dans la langue française - ne revêt pas la même symbolique qu’aux États-Unis, où le sujet est particulièrement sensible.
 
"En France, la question du 'blackface', qui n’est pas sans choquer, ne suscite pas immédiatement les mêmes réactions qu’aux Etats-Unis, car il ne mobilise par le même imaginaire historique", explique dans une interview à FRANCE 24 l’historien et sociologue Pap Ndiaye, spécialiste de l'histoire afro-américaine.
 
Le "blackface" était un divertissement pratiqué dans les "minstrel shows", des spectacles burlesques nés au milieu du XIXe siècle.
 
Aux États-Unis, le "blackface" remonterait au temps de la vente d’esclaves, et était un divertissement pratiqué dans les "minstrel shows", des spectacles burlesques nés au milieu du XIXe siècle, au moment de la mise en place des lois Jim Crow qui instituaient la ségrégation raciale dans le Sud. Dans ces spectacles, des Blancs y caricaturaient des personnages noirs stéréotypés, représentés comme des êtres ignorants et superstitieux, doués uniquement pour la musique et la danse.
 
Le "blackface" est devenu un genre à part entière au XXe siècle, et il s’est étendu dans le cinéma, où les acteurs noirs n’avaient pas le droit de cité. Dans le premier film parlant "Le joueur de jazz", de 1927, le personnage éponyme issu de la communauté afro-américaine était joué par l’acteur blanc, Al Jolson. Ce n’est que dans les années 1960 que le phénomène disparaît à la suite du mouvement afro-américain des droits civiques. Depuis le "blackface" est condamné aux États-Unis, et ceux qui s’en rendent coupables sont sitôt épinglés.
 
 "Elle" empêtré dans des affaires récurrentes
 
Jeanne Deroo a pris soin de préciser dans un message d’excuse, publié sur Twitter le 26 novembre, que "cette photo publiée dans un cadre privé n’engage aucunement la rédaction du magazine Elle", qui a - drôle de hasard - affiché à sa Une de la semaine la garde des Sceaux, Christiane Taubira, élue femme de l’année.  Pourtant cette affaire fait écho à un douloureux précédent au magazine.
 
En 2012, "Elle" était déjà épinglé après la publication d’un article intitulé  "Tendance : Black Fashion Power, un style loin du street-wear", où la journaliste Nathalie Dolivo proposait un décryptage du style vestimentaire des afro-américaines. Enchaînant les clichés, l’auteur y estimait, entre autres, que dans une "Amérique dirigée pour la première fois par un président noir, le chic est devenu une option plausible pour une communauté jusque là arrimée à ses codes streetwear".
 
En 2012, le magazine Elle était déjà épinglé après la publication d’un article intitulé "Tendance : Black Fashion Power, un style loin du street-wear".
 
Les médias d'Outre-Atlantique s’étaient insurgé : le "New York Mag" et déjà le "Huffington Post", dans sa version américaine, s’étaient emparés du sujet. Le magazine de mode, à qui l’on pouvait déjà reprocher de sous-représenter les mannequins de couleur, a eu du mal à se dépêtrer de cette polémique. Valérie Toranian, directrice de la rédaction de Elle à l’époque, avait avoué avoir alors pris conscience d’un "racisme structurel". Et tout le problème est là.
 
Une ignorance coupable ?
 
Ceux qui se rendent coupables de ce type de dérapage ne le feraient pas par idéologie raciste. Dans son mot d’excuse, Jeanne Deroo, avoue son ignorance: "je n’avais pas conscience de la gravité de mon acte […]. J’ai posté lors de cette soirée un Instagram de moi sans vouloir blesser quiconque. Je suis profondément désolée, et je tiens à présenter toutes mes excuses", se justifie-t-elle. Après coup, elle dit avoir "réalisé combien le fait de se maquiller le visage en noir est un geste offensant."
 
Un aveu d’ignorance révélatrice, selon Pap Ndiaye, d’une société française trop cloisonnée. "Ces événements ne procèdent pas de gens qui sont racistes idéologiquement. Le racisme structurel signifie qu’il n’y a pas de condamnation morale des personnes. Cette journaliste n’est que le produit d’un monde social qui fabrique des représentations de ce genre", explique le chercheur.
 
En cause notamment celui des milieux socio-professionnels trop fermés, trop homogènes, où la confrontation à l’altérité fait défaut. Bref, des élites intellectuelles trop blanches. Et pour le chercheur, il y aurait une solution toute simple pour que ce genre de dérapage n’arrive plus, ou moins : "il est grand temps que les rédactions s’ouvrent à des journalistes issus des mondes antillo-africains, asiatiques, etc… Il est grand temps que les élites correspondent à la réalité de la société française. Mais aujourd’hui les modes d’accès professionnels sont trop fermés à ceux qui n’ont pas la bonne tête".
 

Première publication : 28/11/2013

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