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Amériques

L'Indonésien qui faisait passer du vin ordinaire pour des grands crus

© AFP | L'Indonésien Rudy Kurniawan

Texte par Sophie PILGRIM

Dernière modification : 21/12/2013

Le procès de l’Indonésien Rudy Kurniawan, condamné cette semaine à New York pour contrefaçons de grands crus français, a permis de mettre au jour la complaisance des acteurs du marché du vin, dont certains millésimes favorisent la spéculation.

C’était un peu le Midas de l’œnologie. Pendant huit ans, Rudy Kurniawan a fait passer des vins ordinaires pour des grands crus qu’il parvenait à vendre des dizaines de milliers de dollars à de riches collectionneurs. Mercredi 18 décembre, à New York, le faux négociant a été condamné pour contrefaçons de prestigieux vins français.

Après une courte délibération, les jurés l'ont reconnu coupable des deux chefs d'accusation retenus contre lui : fraude visant à vendre des vins contrefaits et fraude électronique visant à escroquer une institution financière. Resté de marbre durant l’énoncé du verdict, Kurniawan encourt jusqu’à 40 ans de prison.

Les quelques jours de son procès, entamé le 10 décembre, ont permis d’en savoir un peu plus sur les méthodes de cet Indonésien de 37 ans arrivé aux États-Unis en 1995 pour y suivre des études. Mais également de mettre au jour la complaisance des acteurs du marché du vin.

"Un frimeur qui aimait faire le spectacle"

Présenté par l’accusation comme un astucieux escroc, Kurniawan a pu endosser son rôle d’expert ès vins grâce d’abord à ses aptitudes de goûteur. "On ne peut nier qu’il avait un bon palais", indique à FRANCE 24 Laurent Ponsot, viticulteur dont les vins de Bourgogne ont été contrefaits par le faussaire. "Mais c’était aussi un frimeur. Il adorait faire le spectacle et choyer ses invités", ajoute le vigneron qui a eu l’occasion de le rencontrer lors d’un déjeuner.

Le producteur français Laurent Ponsot, dont les vins de Bourgogne ont été contrefaits par Rudy Kurniawan. © Sophie Pilgrim - France 24

Lorsqu’ils ont perquisitionné, en 2012, le logement de Los Angeles (Californie) que Kurniawan partageait avec sa mère de 67 ans, les agents de FBI ont découvert, en lieu et place de la cuisine, ce qui s’apparente à un laboratoire d’alchimiste. "Des centaines de bouteilles, d’innombrables bouchons de liège, des étiquettes imprimées, de la colle… Il y a avait là tout l’attirail du parfait producteur, rapporte à FRANCE 24 Timothy Rembijas, l’un des enquêteurs. Personne n’aurait aimé vivre là-dedans." Étonnamment, ni le contrefacteur ni sa mère n’ont semblé surpris de la visite des agents fédéraux. "C’est comme s’ils nous attendaient", commente Timothy Rembijas.

Entre 2004 et 2012, Kurniawan a tiré au moins 1,3 million de dollars de ses activités. La seule année de 2006, il a écoulé 12 000 bouteilles de vin quelconque sur laquelle il avait apposé d’illustres étiquettes. Mais Laurent Ponsot, qui a alerté le FBI sur les méfaits de Kurniawan après avoir découvert qu’il exploitait le nom de son domaine bourguignon, a l’intime conviction que l’imposteur n’a pu à lui seul mettre autant de fausses bouteilles en circulation. "Il semble impossible qu’il ait pu agir seul, observe le producteur français. Un autre laboratoire devait exister quelque part qui, depuis, a dû être démantelé par l’un de ses complices."

Des spéculateurs "incompétents, sinon complices"

L’avocat de Kurniawan estime pour sa part que son client n’est qu’un bouc-émissaire. "Rudy est montré comme la plaie du marché du vin, déplore Jerome Mooney à FRANCE 24. Mais en réalité, les contrefaçons sont monnaie courante dans le business. À partir du moment où il a été arrêté, tous ses soi-disant amis ont disparu." Pour beaucoup, le réseau de complicités dont a pu bénéficier le faussaire s’étendait jusque dans les salles des ventes qu’il approvisionnait régulièrement.

"Les spéculateurs sont au mieux incompétents sinon complices, analyse l’œnologue Maureen Downey. Ces personnes ne veulent pas perdre la face et, disons-le honnêtement, ils ne souhaitent pas non plus que la partie se termine." De son côté, Laurent Ponsot n’en pense pas moins de ses confrères. Lorsqu’il s’est décidé à dénoncer les agissements de Kurniawan, le vigneron français est loin d’avoir récolté des chaleureux encouragements. "Ils ne voulaient rien savoir, et préféraient ne pas faire de tort au prestige dont jouit le milieu", confie-t-il, tout en admettant avoir lui aussi laisser faire jusqu’à ce qu’il se rende compte de l’étendue de l’escroquerie. "Dans un premier temps, tu es flatté qu’on contrefasse ton vin, tu prends même cela pour un compliment", témoigne-t-il.

Nombre de producteurs, négociants et spéculateurs voient la contrefaçon avec d’autant plus de complaisance qu’elle tire les prix vers le haut. Dans ce genre d’affaire, les vrais perdants sont les acquéreurs qui, dans la plupart des cas, ne le sauront jamais. "Les escrocs jouent sur le fait que de vieux vins peuvent s’avérer mauvais lors de leur exposition à l’oxygène, explique Laurent Ponsot. Lorsque quelqu’un achète une bouteille 10 000 dollars, il n’est pas en mesure de savoir si le vin sera buvable ou non. " Et d’ajouter : "En fait, dans la majorité des cas, il s’agit de ‘vins-trophées’ qui ne seront jamais ouverts."

Croisade

De ce fait, la police se montre peu entreprenante face à ces pratiques. "Les autorités françaises n’ont pas souhaité m’aider, regrette le Bourguignon. Je me suis battu tout seul". Pour Timothy Rembijas, l’indifférence de l’opinion publique explique en partie ce laisser-faire. "Ce n’est pas une cause pour laquelle les gens vont se mobiliser, affirme l’agent du FBI. Les lésés, dans ces affaires, sont des personnes ayant dépensé des milliers de dollars pour du vin. Les gens ne vont pas pleurer sur leur sort."

Parmi les victimes de Rudy Kurniawan figure William Koch, un riche industriel dont les frères sont connus pour financer le très conservateur Tea Party. Le millionnaire affirme avoir acheté au faussaire 219 bouteilles pour un montant de 2,1 millions de dollars. Furieux d’avoir été abusé, William Koch s’est lancé, à titre privé, à la recherche des fausses étiquettes qui circulent aux États-Unis. Une traque à travers le pays qui, de ses propres aveux, lui aurait coûté la bagatelle de 25 millions de dollars.

S’il le voulait, l’industriel pourrait mener sa croisade bien au-delà des frontières américaines. La demande qui ne cesse de croître en Asie a déjà entraîné une hausse de la contrefaçon œnologique en Europe et aux États-Unis. “Kurniawan n’est que la partie immergée de l’iceberg, veut croire Timothy Rembijas. Avec l’entrée de l’Asie dans le jeu, le problème ne peut qu’empirer."

Première publication : 21/12/2013

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