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Turquie : "le pouvoir est monté à la tête d'Erdogan"

© AFP | Recep Tayyip Erdogan

Texte par Anne-Diandra LOUARN

Dernière modification : 28/12/2013

Poussé au remaniement après une affaire de corruption touchant son gouvernement, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan est sur la sellette mais ne semble pas enclin à quitter le pouvoir. Analyse d’Ali Kazancigil, spécialiste de la Turquie.

Six mois après la contestation anti-gouvernementale née sur la place Taksim d’Istanbul, le chef du gouvernement turc, Recep Tayyip Erdogan, est au plus mal. Plusieurs ministres et cadres de son Parti pour la justice et le développement (AKP), au pouvoir en Turquie depuis plus d’une décennie, sont frappés par une affaire de corruption sans précédent. Les fils des ministres de l'Intérieur et de l'Économie ainsi que le PDG d'une importante banque publique, Halkbank, sont, depuis la mi-décembre, inculpés et placés en détention préventive avec 24 autres suspects pour malversations, fraude et blanchiment d'argent. Il est également question d’un trafic illicite d’or avec l’Iran qui est toujours sous embargo international.

Cet important coup de filet a provoqué, mercredi 25 décembre, la démission des ministres de l’Économie, de l’Intérieur et de l’Environnement, suivie dans la foulée d’un vaste remaniement ministériel annoncé par Recep Tayyip Erdogan. Mais certains au gouvernement réclament la tête du Premier ministre qui s’accroche au pouvoir. Erdogan peut-il se maintenir à la tête du gouvernement ? Quelles sont ses chances aux élections à venir en 2014 ? Pour répondre à ces questions, FRANCE 24 s’est entretenu avec Ali Kazancigil, politologue spécialiste de la Turquie et auteur de “La Turquie” (ed. Cavalier Bleu, 2008).

FRANCE 24 : Quelle est l’envergure de ce scandale politico-financier ?

Ali Kazancigil : C’est énorme. On n’a jamais vu de scandale de cette ampleur rendu public en Turquie. C’est d’autant plus énorme que le parti du Premier ministre Erdogan a gagné les élections de 2002 en partie grâce à son discours anti-corruption et en dénonçant les pratiques des autres partis concurrents de l’époque. D’ailleurs, le sigle du parti AKP lui-même joue sur ce thème : AK en turc signifie propre, net.

Comment les Turcs vivent-ils cette affaire ?

Après la vague contestataire de juin, ce vaste coup de filet anti-corruption est encourageant pour les Turcs et le symbole est très fort. Il y a presque une dimension freudienne dans cette situation inédite : les Turcs ont, en quelque sorte, tué les ambitions d’un Erdogan qui se veut le nouveau père de la nation, hériter direct de Mustafa Kemal Atatürk [le fondateur et premier président de la République de Turquie, NDLR]. En d’autres termes, le peuple s’est émancipé, il est devenu plus individualiste. Ironie du sort, la politique menée par Erdogan durant ses deux premiers mandats a fortement contribué à ces changements sociétaux.

La société civile turque ne peut donc que se réjouir de voir que juges et policiers ont pu mener à bien cette enquête anti-corruption qui prouve que le système judiciaire turc possède des juges et des procureurs intègres.

Pensez-vous qu’Erdogan va démissionner comme le réclame Erdogan Bayraktar, le ministre de l'Environnement ? Quel est l’avenir politique du Premier ministre ?

Après 10 ans à la tête du gouvernement, Erdogan déraille. Le pouvoir lui est monté à la tête et depuis environ trois ans, on constate une véritable dérive autoritaire. Avec cette affaire, le Premier ministre est totalement déstabilisé, il est même très embêté. Il crie au complot international mais, bien évidemment, personne n’y croit.

Autre mauvais point pour lui : sa santé fragile. À 59 ans, il a été opéré deux fois en deux ans et selon certains médias, il serait atteint d’un cancer incurable.

Malgré tout, Erdogan demeure une figure très populaire, notamment au sein des foyers modestes. Il faut rappeler qu’il est à l’origine de 10 ans de croissance extraordinaire en Turquie. Il compte donc bien s’appuyer sur sa popularité pour les élections à venir en 2014. Et les enjeux sont de taille, puisque trois élections majeures - les municipales, la présidentielle (dont il sera, à n’en plus douter, candidat) et les législatives - sont au calendrier. Pour ces dernières, en 2011, l’AKP d’Erdogan avait obtenu près de 50 % des suffrages. Son score sera très probablement beaucoup plus faible dans quelques mois, mais il a toutes ses chances.

Erdogan ne cache plus son ambition de se présenter à la présidentielle de 2014. Pourquoi brigue-t-il ce poste qui n’a que très peu d’influence en Turquie ?

La présidentielle de l’été 2014 s’annonce cruciale car elle s’effectuera pour la première fois au suffrage universel direct. Bien qu’il ait tenté avec insistance de donner plus de pouvoir à la fonction présidentielle, Erdogan - s’il veut être élu président - devra se contenter d’un régime parlementaire dans lequel le chef de l’État n’a que très peu de pouvoir. Mais s’il veut rester dans la vie politique, il n’a pas le choix car en Turquie un élu ne peut pas cumuler plus de trois mandats au même poste. Ayant déjà été trois fois député et trois fois Premier ministre, il ne lui reste guère que la présidence ou la mairie d’une grande ville. Au vu de la logique autoritaire et d’abus de pouvoir dans laquelle il s’est enfermé, il y a fort à parier qu’un simple siège d’élu local ne comblera pas ses ambitions, contrairement à la présidence.

Cela dit, bien qu’Erdogan soit populaire, Abdullah Gül, l’actuel président, semble l’être encore plus. Personnage plus modéré, réfléchi, pro-européen, il l’emporte sur le Premier ministre, dans tous les sondages.

Erdogan accuse à demi-mot le mouvement de l’Imam turc Fethullah Gülen d’être derrière ce scandale de corruption que le Premier ministre qualifie de “complot”. Que dire de cette confrérie musulmane ex-alliée d’Erdogan et forte de plusieurs millions de sympathisants ? Quelle est son influence ?

Tout au long des mandats d’Erdogan, les gülenistes formaient une coalition avec l’AKP avant que leurs relations se dégradent fortement ces dernières années. Les gülenistes sont une confrérie très puissante et très riche, portée par le prédicateur musulman Fetullah Gülen, exilé aux États-Unis. Ce sont des conservateurs en terme de valeurs mais des libéraux sur le plan politique. On les dit influents dans toutes les sphères du pouvoir et particulièrement la police et la magistrature. Ils mettent un point d’honneur à lutter contre les dérives dictatoriales et se positionnent ouvertement contre le virage autoritaire amorcé par Erdogan depuis 2011. En 2010 déjà, ils ont été les premiers à critiquer publiquement la gestion de la crise déclenchée par la flottille humanitaire de Gaza. Mais ils s’insurgent surtout contre la décision d’Erdogan de supprimer un réseau d’établissements scolaires privés qui représente l’une des principales sources de financement de la Confrérie.

Étant donné la très faible opposition parlementaire qui existe actuellement en Turquie, les gülenistes risquent donc de peser très lourd en 2014.

Première publication : 26/12/2013

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