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Amériques

Le Canada met un frein aux recherches sur l'environnement

© DR | Un container de livre photographié dans la bibliothèque Maurice Lamontagne.

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 10/01/2014

Depuis des mois, les autorités canadiennes ferment peu à peu les bibliothèques scientifiques consacrées aux études de la vie marine. Les chercheurs dénoncent la perte de milliers d’ouvrages inédits et la volonté d'Ottawa de museler les chercheurs.

Au Canada, l’heure est aux économies. Le ministère des Pêches et des Océans a, dans cet objectif, décidé de fermer une partie des bibliothèques scientifiques, riches d’une rare collection d’ouvrages spécialisés dans la vie marine – le Canada est le seul pays de la planète à être bordé par trois océans, Arctique, Atlantique et Pacifique. Une façon, selon certains chercheurs, de limiter les études sur les impacts environnementaux de la politique énergétique canadienne.

Ottawa, qui souhaite réduire le poids financier de l’État, a estimé qu’il n’était pas "équitable pour les contribuables de payer pour des bibliothèques que très peu de gens utilisent" : 86 % des utilisateurs travaillent en effet pour le ministère, chaque bibliothèque n’est visitée que par cinq à douze personnes extérieures chaque année.
 
Depuis le printemps dernier, au moins sept des onze bibliothèques consacrées à la pêche et à la vie marine ont ainsi fermé leurs portes au Canada. Le démantèlement de celle de l’Institut d’eau douce de Winnipeg, réputée à travers le monde, a fait souffler un vent de révolte au sein de la communauté scientifique : certains ouvrages dataient des années 1880 et n’étaient disponibles nulle part ailleurs, selon Burton Ayles, ancien directeur de cet établissement, interrogé par le "Globe and Mail".
 
"Une tragédie nationale"
 
"Ce que j’ai vu est incroyable. La bibliothèque a été ouverte et les gens ont été invités à venir prendre ce qui les intéressait sur les étagères. J’en ai vu repartir avec des cartons entiers de cartes anciennes et des documents anciens sur le plancton", raconte un autre chercheur de Winnipeg, interrogé par "Le Monde".
 
"C’est une tragédie nationale menée sous de faux prétextes budgétaires", s’est insurgé Peter Wells, chercheur à l’Institut océanographique international d’Halifax. Le ministère a assuré aux scientifiques que les ouvrages seraient systématiquement digitalisés et consultables en ligne, ce que réfutent plusieurs chercheurs.
 
En outre,  un cliché, publié par Radio-Canada en juin dernier, montre une benne, dans la cour de la bibliothèque de l’Institut Maurice Lamontagne vouée à fermer, remplie de livres et de revues (certains titres du magazine "Fisheries Science" - Sciences des pêches en français – y sont lisibles) jetés en vrac. En théorie, les 70 000 ouvrages qu'elle contenait devaient être transférés vers d'autres bibliothèques du pays, notamment en Ontario et en Nouvelle-Écosse.
 
Ottawa a assuré n’avoir détruit que les ouvrages existant en plusieurs exemplaires et qui n’avaient pas trouvé preneurs, mais dans les faits, personne n’a pu réellement contrôler ces opérations.
 
"Pétrodictature"
 
Au sein de la communauté scientifique, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer la politique globale du gouvernement canadien à l’égard de la recherche. Et pour cause : la fermeture des bibliothèques est le dernier épisode en date du bras de fer qui oppose les scientifiques à l’exécutif canadien.
 
Car parallèlement au démantèlement de ces établissements, des programmes entiers de recherche ont été fermés. Les scientifiques concernés ont même commencé à s’expatrier pour pouvoir poursuivre leurs travaux. En outre, un sondage mené par l’institut Environics en juin dernier révèle un  musèlement des chercheurs par le gouvernement canadien. Ainsi, 86 % des 4 000 scientifiques sondés assurent qu’ils s’exposeraient à des représailles ou à de la censure s’ils dénonçaient une décision de leur ministère susceptible de nuire à la santé ou à l'environnement. "Si j’étais jeune chercheur, je serais découragé et je partirais à l’étranger", désespère Peter Wells, âgé de 67 ans.
 
"Ce gouvernement n’aime pas les données scientifiques sur les questions environnementales", résume Peter Wells. Dans la communauté scientifique, l’argument budgétaire avancé par Ottawa pour justifier ces coupes franches dans la recherche ne convainc guère. "Stephen Harper [Premier ministre canadien depuis 2006, NDLR] a fondé toute sa politique économique sur les sables bitumineux de l’Alberta, dont l’exploitation est désastreuse pour l’environnement : le gouvernement n’a d’autre choix que de mentir pour cacher ce désastre", estime, dans "Le Monde", le biologiste Daniel Pauly, mondialement reconnu dans la gestion des ressources marines et professeur à l’université de Colombie-Britannique. "Par exemple, poursuit-il, pour éviter que des découvertes gênantes ne soient faites sur l’exploitation des hydrocarbures, on ferme les laboratoires d’écotoxicologie. Cela fonctionne désormais comme cela au Canada et c’est extrêmement grave. Nous dérivons vers une pétrodictature".

Première publication : 10/01/2014

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