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Economie

Le drôle de prêt de la Banque mondiale à une sulfureuse entreprise du Honduras

© AFP/Manifestation de paysans contre les violences dans le Bas Aguan en 2012

Texte par Sébastian SEIBT

Dernière modification : 17/01/2014

La Banque mondiale remet en cause un prêt qu’elle a accordé en 2008 à une sulfureuse entreprise du Honduras, accusée d’être un important acteur de l’un des conflits fonciers les plus violents au monde.

La Banque mondiale s’est emmêlée le carnet de chèques au Honduras. Dixit l'organisation elle-même. Plus précisément, la Banque mondiale a demandé à un organisme de surveillance qui dépend d’elle - la CAO (Compliance Advisor Ombudsman) - de regarder de plus près les détails d’un prêt alloué en 2008 à Dinant, l’une des principales sociétés d’exploitation d’huile de palme au Honduras. Les conclusions, rendues publiques vendredi 10 janvier, sont accablantes.

La Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale en charge des prêts au secteur privé, est accusée d’avoir accepté avec une extrême légèreté d’avancer des millions de dollars à une entreprise à la réputation sulfureuse. Qui plus est dans une région du Honduras ravagée par un violent conflit territoriale entre paysans et grands groupes de l'industrie de l'huile de palme.

Le prêt controversé, d’un montant de 30 millions de dollars (22 millions d’euros), est censé aider la société hondurienne Dinant à développer ses plantations d’huile de palme dans la région du Bas Aguan. Problème : cette zone est le théâtre “du conflit le plus violent d’Amérique centrale depuis les dernières guerres civiles notamment au Guatemala”, affirme Martin Wolpold-Bosien, coordinateur pour l’Amérique centrale de la FIAN, une ONG spécialisée dans la défense du droit d’accès à la nourriture.

Cette situation est l'héritage de plus de 30 ans de choix politiques contradictoires. Dans les années 1970, les paysans avaient reçu l'assurance de pouvoir jouir des terres de cette région. Changement de cap 20 ans plus tard avec une orientation clairement en faveur des grandes entreprises. Celles-ci se sont alors ruées sur les terres afin de transformer le Bas Aguan en paradis de l'huile de palme. Depuis lors, les deux camps s'affrontent pour l'occupation des terres et la situation n'a fait que s'envenimer. D’après la FIAN, rien que depuis le coup d'État de 2009, au moins 57 paysans et personnes qui soutiennent leurs revendications y ont été tués.

Milices privées

Dans ce contexte, le rôle des milices privées engagées par les grandes entreprises est régulièrement dénoncé par les ONG et les habitants du Bas Aguan. “Il y a essentiellement trois grands groupes qui se partagent les plantations et Dinant est le plus important d’entre eux avec la milice privée la plus nombreuse”, explique Martin Wolpold-Bosien.

Dinant dément

Dinant réfute en bloc les accusations du rapport. L’entreprise affirme se réserver la possibilité d’utiliser “tout mécanisme à sa disposition pour défendre sa réputation”, dans un communiqué publié après la remise du rapport de la CAO.

Elle rappelle avoir adhéré à plusieurs chartes pour la promotion des droits sociaux et du respect de l’environnement qu’elle est actuellement en train de mettre en pratique. Dinant précise aussi que la collaboration avec la SFI lui permet d'améliorer encore la situation. Elle affirme ainsi envisager d'engager un "expert en droits de l'Homme" pour superviser ses activités dans le Bas Aguan.

Le rôle particulier tenu par Dinant dans ce sombre tableau n’est pas seulement dû à son poids économique. Son PDG et fondateur, Miguel Facussé Barjum, est aussi considéré comme l’un des personnages les plus riches et influents du pays. L'un de ses neveux, Carlos Flores Facussé, a gouverné le pays de 1998 à 2002. Le patron de Dinant est notamment dans le viseur de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) qui considère cet octagénaire comme l’un des “grands prédateurs” mondiaux. “Miguel Facussé est sans nul doute l’une des personnes les plus puissantes au Honduras et n’importe quel politicien, tribunal ou policier y réfléchirait à deux fois avant de s’en prendre à lui”, remarque David Kaimowitz, directeur du programme de développement durable de la Ford Foundation, un ONG américaine de lutte contre la pauvreté.

À cela s’ajoute, comme le souligne le rapport de la CAO, des soupçons de liens entre Dinant et des trafiquants de drogue. Un câble diplomatique américain, publié par WikiLeaks, note ainsi qu’un avion soupçonné de transporter 1000 kilos de cocaïne a atterri en 2004 sur l’une des propriétés de Michel Facussé Barjum.

Simple recherche sur Google

Comment la SFI a-t-elle pu ignorer un tel contexte en accordant le prêt ? Dans une lettre de justification adressée à l'organisme de surveillance, cette filiale de la Banque mondiale affirme que la situation en 2008 - date du prêt - n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Le coup d’État n’avait alors pas encore eu lieu et, de l’avis général, la situation n’a fait qu’empirer depuis. Un argument que tout le monde réfute. Le rapport relève que des décès suspects avaient déjà eu lieu avant 2008. “Les racines du conflit remontent à 20 ans, quand les sociétés privées se sont emparées illégalement de larges parcelles de terre. La violence n’est pas survenue du jour au lendemain”, rappelle David Kaimowitz. Tous soulignent aussi qu’une simple recherche sur Google aurait pu mettre la puce à l’oreille des argentiers de la Banque mondiale.

La SFI aurait aussi pu arguer que d’autres structures internationales ont pris pour argent comptant le discours officiel de Dinant sur la situation. Ainsi la Banque allemande de développement et EDF ont été partenaires de cette controversée entreprise du Honduras. Mais, contrairement à la SFI, ils ont tous deux préféré y mettre un terme après avoir été alerté sur l’ampleur des exactions dans cette région du pays.

La filiale de la Banque mondiale n’a pas encore fait savoir quelles suites elle allait donner au rapport de la CAO. Il n’est que consultatif et rien n’oblige la SFI à arrêter de soutenir financièrement Dinant. Elle doit encore avancer près de 15 millions de dollars (11 millions d’euros) et les ONG espèrent que les critiques du rapport vont geler le versement de cet argent.

Première publication : 17/01/2014

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