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Afrique

"Le vote de la Constitution n'est qu'une étape, la Tunisie n'est pas encore sauvée"

© AFP

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 24/01/2014

Plus de trois ans après la révolution qui a renversé l’ex-président Ben Ali, la Tunisie s'apprête à se doter d'une Constitution. Vincent Bisson, politologue spécialiste du Maghreb, décrypte pour FRANCE 24 les enjeux de cet évènement.

Plus de trois ans après la révolution tunisienne, qui a eu raison du régime de Ben Ali, l’Assemblée Constituante est appelée à adopter dimanche 26 janvier la Loi fondamentale du pays. Pour être approuvé, le projet doit obtenir une majorité des deux tiers des 217 élus. Cependant, la classe politique semble s’être entendue sur le texte, qui après plusieurs débats houleux, semble avoir atteint un consensus, afin de sortir de la crise politique et de faciliter l’organisation courant 2014 des législatives et de la présidentielle.

Pour comprendre ce qui joue actuellement en Tunisie, FRANCE 24 a interrogé Vincent Bisson, politologue spécialiste du Maghreb et directeur de l’ARAN – Arab Analysis, un cabinet d’analyse et de conseil.

 
Plus de trois ans après la chute du régime de Ben Ali, la Tunisie est sur le point de se doter d’une nouvelle Constitution en dépit des divisions de la classe politique. Êtes-vous surpris par le fait qu’un consensus ait pu finalement être atteint, malgré la domination politique d’Ennahda ? 
 
Vincent Bisson : Je ne suis pas surpris car s’il y avait bien un pays concerné par les révolutions arabes qui pouvait accoucher d’un consensus, c’est la Tunisie. En effet, Ennahda a dû tempérer ses ambitions car les dirigeants du parti islamiste ont compris qu’ils ne pourraient pas imposer leur Constitution au pays. Sachant que près de 63% des électeurs n’ont pas voté en leur faveur, l’équilibre des forces n’était pas le même qu’en Égypte, où les Frères musulmans ont réussi à imposer leur Loi fondamentale en décembre 2012. D’où le consentement à faire certaines concessions après des semaines de controverses. En outre, l’évolution des révolutions dans la région, que ce soit le coup d’État contre les Frères en Égypte ou la situation chaotique en Libye, a également poussé Ennahda à composer. Car plus la crise politique s’éternisait, plus les tensions s’exacerbaient et la confrontation était en train de se cristalliser autour d’un dangereux face-à-face entre un pôle islamiste et un second, hétéroclite, regroupant laïcs, libéraux et gauchistes. Les assassinats politiques ont terriblement marqué la société tunisienne, qui est profondément pacifique et guère habituée à un tel niveau de violence.
 
Cet ensemble de données a pesé sur l’infléchissement d’Ennahda et créé un contexte propice au consensus. Rappelons toutefois qu’une Constitution n’est qu’un texte, et désormais il sera question de son interprétation. Or certaines brèches dans le texte offrent une marge de manœuvre à Ennahda. À titre d’exemple, l’article 1 stipule que "la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; sa religion est l'islam". Par conséquent, Ennahda peut, selon une interprétation possible, estimer qu’il n’est plus nécessaire d’y inscrire la charia [loi islamique, NDLR], puisque la Constitution reconnaît formellement l’islam comme référence. Assurément, il faudra s’attendre à l’avenir à de vifs débats entre experts et à des recours devant les instances nationales.
 
Quid d’Ennahda ? Les islamistes peuvent-ils à nouveau reprendre les commandes du pays ?
 
V.B. : Tout l’enjeu maintenant pour Ennahda consiste à gagner les prochaines élections. Et on ne peut pas exclure une victoire de ce parti lors des prochaines législatives. On peut même imaginer qu’Ennahda fera un score moindre que lors du scrutin d’octobre 2011 à cause d’un certain discrédit, mais le parti islamiste pourrait rester la première force politique du pays, sachant que l’opposition est fortement divisée. Pour se faire, ses dirigeants ont adopté une stratégie qui vise à essayer de sauver le capital de légitimité qui leur reste. Car de fait, leur bilan n’est pas bon puisqu’ils n’ont pas réussi à faire face à la crise, pas plus qu’ils n’ont su répondre aux attentes socio-économiques de la population, même si je pense que nul n’aurait pu mieux faire dans le contexte qui a suivi la révolution.
 
En outre, Ennahda a commis une énorme erreur en se focalisant sur des débats identitaires et en oubliant le sens de son mandat : gérer les affaires courantes d’un pays en transition, mettre en place une Constitution et organiser des élections. Au lieu de cela, les islamistes ont tenté d’appliquer leur programme politique. Le parti n’a donc plus que quelques mois pour redorer son image et retrouver un rôle d’opposant, celui qui a toujours fait la force des islamistes, afin de ne pas être jugé sur un bilan. Ce qui explique qu’ils ont accepté de céder le gouvernement à des technocrates, car ils ont réalisé qu’en restant au gouvernement, ils allaient perdre la partie.
 
Finalement, d’un point de vue général, peut-on affirmer que de tous les pays concernés par le Printemps arabe, la Tunisie, qui en fût le détonateur, est celui qui s’en sort le mieux ?
 
V.B. : On peut le dire effectivement, puisque le pays n’a pas sombré dans le chaos et que son administration ne s’est pas écroulée après la révolution. Pour autant, même si une Constitution a été votée dans le consensus, il ne s’agit que d’une première étape, car la Tunisie n’est pas encore sauvée et son économie est en berne. Tout reste à faire, les problèmes sont toujours là et il faut s’attendre à des soubresauts et à de nouvelles tensions.
 
Car ce qui inquiète le plus, c’est le décrochage actuel entre la classe politique et la jeunesse, celle-là même qui a porté la révolution. Les jeunes ne se sentent pas représentés par leur élite politique, pas même par la nouvelle qui a émergé après la chute du régime de Ben Ali. Le débat qu’il y a eu autour du nouveau Premier ministre, après la démission de l’islamiste Ali Larayedh, où il a été question de certains candidats octogénaires, a été une caricature de ce fossé entre la société réelle et la classe dirigeante. Cette déconnexion entre la jeunesse et les autorités est une lourde menace qui hypothèque l’avenir du pays, et dans cette affaire, la couleur du parti au pouvoir importe peu.

Vincent Bisson, politologue spécialiste du Maghreb et directeur de l’Aran – Arab Analysis

 

Première publication : 24/01/2014

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