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FRANCE

Les tribulations de trois apprentis djihadistes qui voulaient aller en Syrie

© AFP

Texte par Amara MAKHOUL-YATIM

Dernière modification : 30/01/2014

Trois hommes, présumés candidats au djihad en Syrie, comparaissent jeudi et vendredi devant le tribunal correctionnel de Paris. Alors que le juge retrace leur parcours, Youssef Ettaoujar, considéré comme l’émir du groupe, affiche son aplomb.

Dans le box des accusés, Youssef Ettaoujar est en plein conciliabule avec son avocat. En attendant la cour qui doit le juger, le jeune Franco-Marocain semble détendu, et même souriant, derrière sa barbe. Les faits qui lui sont reprochés ne sont pourtant pas sans gravité. L’homme âgé de 26 ans est poursuivi pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", avec deux autres personnes, Fares Farsi, 21 ans, et Salah-Eddine Gourmat, 24 ans, tous deux Franco-Algériens. Ils sont accusés d’avoir tenté de se rendre en Syrie pour y faire le djihad, la guerre sainte. Youssef Ettaouar est le seul à comparaître détenu lors de ce procès devant le tribunal correctionnel de Paris, jeudi 30 et vendredi 31 janvier.

Pendant de longs mois, leur relation se noue via les réseaux sociaux. Puis arrive la première rencontre entre les trois hommes. Elle remonte au 9 décembre 2011, à Nice. Ils se rendaient tous les trois à l’invitation lancée via les réseaux sociaux par un certain Omar qui, selon les trois compères, faisait simplement des montages de vidéos. Interrogé sur le nom de famille du fameux Omar, Youssef Ettaouar ose rétorquer narquois :  "Je ne sais pas, c’était pas Omar Sy ?", en référence au célèbre acteur. Il s’agit en réalité d’Omar Diaby, un membre de Forsane Alizza, groupuscule islamiste dissout par le ministère de l’Intérieur en 2012. Arrêté le jour même de la réunion, il avait réuni chez lui une trentaine de jeunes qu’il s’apprêtait, comme le rapportait "Nice-Matin" au moment des faits, à acheminer en Tunisie ou ailleurs, pour qu’ils y suivent des entraînements.

Une préparation minutieuse

A partir de ce jour Youssef, Fares et Salah commencent à fomenter le projet de partir en terre de djihad. Aucun d’eux n’a d’ailleurs pris soin de cacher ses opinions : Ettaoujar a prénommé sa fille Djihad, les deux autres postent régulièrement sur leur profil Facebook des photos de combattants en armes ou encore des vidéos louant les actes de Mohamed Merah. C’était sans compter les surveillances policières dont ils faisaient l’objet, plus d’un mois avant leur tentative de départ, et qui ont permis de mettre un terme à leur épopée. Interpellés le 14 mai 2012 au comptoir d'enregistrement de l'aéroport d'Andrézieux-Bouthéon, près de Saint-Étienne, ils s'apprêtaient à prendre un vol pour Gaziantep, en Turquie.

À l’aide du compte-rendu des écoutes téléphoniques de la DCRI, le juge entreprend de remonter le temps et de retracer le fil des évènements, qui les ont conduit à vouloir se rendre en Turquie, pour ensuite aller en Syrie. Il apparaît que la Syrie, déchirée par un conflit armé depuis presque trois ans, n’était pas leur idée. "On pensait d’abord aller au Mali, via la Tunisie, ou encore en Libye. On a aussi parlé du Yémen. Chacun disait son idée et essayait d’apporter sa pierre à l’édifice", a expliqué à la cour Fares Farsi. L’examen des écoutes téléphoniques montrera que neuf jours encore avant leur départ, les trois acolytes n’étaient toujours pas fixés sur leur destination.

Mais si la destination reste floue, les conversations téléphoniques révèlent cependant un minutieux travail de préparation. Les trois hommes discutent beaucoup du matériel qu’ils doivent se procurer : jumelles à vision nocturnes, gilets tactiques, boussoles, lampes frontales et autres Holster de cuisse, servant à transporter des armes. Ils évoquent même des machettes, mais finissent par renoncer à les acheter, Youssef Ettaoujar les jugeant "pas assez aiguisées, ou en tous cas pas suffisamment pour trancher une tête". Ils vont également acheter un véhicule 4X4, à l’époque où ils comptaient encore se rendre au Mali en voiture.

Djihad ou partie de pêche ?

Quant au but de leur voyage, les avis divergent. Malgré le matériel saisi lors de leur arrestation, qualifié de "paramilitaire" par la cour, et le contenu accablant des écoutes, Youssef Ettaoujar et Salah-Eddine Gourmat soutiennent qu’ils souhaitaient se rendre en Syrie "uniquement pour filmer ce qu'il s’y passe ", "s’improviser journalistes". Soupçonnant à un moment donné qu’ils étaient surveillés, ils se sont mis à utiliser au téléphone des codes. Ils parlent notamment de se procurer "des cannes à pêches". Si Salah-Eddine Gourmat avoue avoir compris qu’il s’agissait d’armes, Youssef Ettaoujar, lui, soutient avec aplomb au juge qu’il partait en vacances et qu’il comptait pêcher.

Seul Fares Farsi a reconnu le projet djihadiste, expliquant avoir voulu faire marche arrière après les assassinats commis par Mohamed Merah à Toulouse car il estimait "qu'un combattant de Dieu ne pouvait pas tuer des enfants". "On voulait aller en Turquie dans des camps de réfugiés syriens pour y prendre des contacts afin d’aller en Syrie et se joindre à la résistance contre Bachar al-Assad", a-t-il déclaré. "Ça s’appelle le djihad", a poursuivit Fares Farsi. Selon lui, les caméras en leur possession étaient destinées à filmer leur djihad pour encourager la jeunesse française à les suivre, mais aussi à servir "d'alibi" aux frontières.

Avant même d’avoir pris la parole, Fares Farsi, le plus jeune du trio, se démarque de ceux qu’il appelle néanmoins encore ses "camarades". Arrivé en avance accompagné de son avocat, il est tiré à quatre épingles, cheveux coupés courts, barbe rasée de près, quand Youssef Ettaoujar et Salah Eddine Gourmat arborent tous deux des survêtements de sport et des cheveux longs, retenus sur la nuque par une élastique. Devant la cour, il affirme avoir été embrigadé par les deux autres et notamment par Youssef Ettaoujar. Le divorce de ses parents et ses relations difficiles avec son père, qui le poussait à quitter la maison, ont favorisé sa chute dans le fondamentalisme religieux. Il insiste sur le fait que lui ne voulait pas combattre, seulement porter la caméra, et que c’était le rôle qu’Ettaoujar avait fini par lui assigner.

Les trois prévenus risquent jusqu'à dix ans de prison. Ce procès, qui se poursuit vendredi, intervient quelques jours après l'interpellation en Turquie de deux adolescents de 15 et 16 ans, qui avaient eux aussi programmé de rejoindre la cohorte des jeunes Français qui combattent en Syrie. Selon les autorités, au moins 700 Français ont rejoint les rangs des djihadistes en Syrie.

 

Première publication : 30/01/2014

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