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Economie

L'Irlande s'apprête à juger les banquiers les plus détestés du pays

© AFP

Texte par Thomas HUBERT

Dernière modification : 04/02/2014

Six ans après la crise qui a mis l’Irlande à genoux, trois anciens responsables de l’Anglo Irish Bank comparaissent devant la justice à partir de mercredi. Un procès sans précédent dans un pays qui cherche encore à comprendre ce qui lui est arrivé.

Ils sont accusés d’avoir contribué à ruiner l’Irlande. Le procès de Sean Fitzpatrick, l’ancien président de la banque irlandaise Anglo Irish Bank, de Pat Whelan et William McAteer, les deux responsables financiers de la banque, débute mercredi 5 février. La cour criminelle de Dublin met à disposition deux de ses plus grandes salles d’audience. Un serveur informatique dédié doit permettre d’avoir accès aux 24 millions de documents du dossier et des nouvelles règles de droit ont même été adoptées, au cas où des jurés tomberaient malade. Il faut dire que le procès doit durer six mois, une première dans l’histoire judiciaire du pays.

Le procès doit permettre de juger la légalité de certaines opérations financières orchestrées par les responsables de la banque et qui ont mené à la nationalisation forcée de l’Anglo Irish Bank en janvier 2009. Une prise de contrôle par l’État qui a coûté 30 milliards d’euros aux contribuables irlandais.

Des centaines de millions d’euros de prêts “cachés”

Au cœur de l’affaire, d’étranges prêts “cachés” et un milliardaire rattrapé par la crise financière. En 2008, le richissime Irlandais Sean Quinn avait réussi à prendre, grâce à des montages financiers complexes, le contrôle d’un quart du capital en Bourse de la banque. Problème : le chaos financier qui a ébranlé la planète après la faillite de la banque américaine Lehman Brothers a fragilisé les positions de cet investisseur.

Pour éviter la catastrophe, les responsables d’Anglo Irish Bank ont alors décidé de prêter des centaines de millions d’euros à certains clients de confiance et à la famille de Sean Quinn… pour qu’ils rachètent des actions de la banque. “L’accusation soutient que ces prêts permettaient de manipuler le marché en faisant artificiellement monter l’action [d’Anglo Irish Bank] alors qu’elle aurait dû s’effondrer”, explique à FRANCE 24 Ian Kehoe, journaliste et co-auteur de “Citizen Quinn”.

La défense devrait, de son côté, soutenir que ces prêts n’avaient rien d’illégaux et que les autorités étaient, en fait, au courant. Une manière de sous-entendre que la crise bancaire irlandaise ne peut être imputée aux seules actions de quelques banquiers et investisseurs.

Les problèmes judiciaires des responsables d’Anglo Irish Bank et de la famille Quinn ne s’arrêtent pas à ce procès. Ils doivent faire face, en parallèle, à d’autres procédures aussi bien pénales que commerciales.

"Qu’on les prive de leurs biens !"

Pas sûr que cette accumulation d’affaires suffira à calmer la colère populaire. “Je n’attends pas grand-chose de ce procès”, affirme ainsi à FRANCE 24 Diarmuid O’Flynn, un membre d’un collectif citoyen qui se rassemble toutes les semaines pour protester contre les 70 milliards d’euros que Dublin a dépensé pour sauver ses banques. “C’est bien de voir ces gens traduits en justice. Nous ne demandons pas qu’ils soient mis en prison mais qu’on les prive de leurs biens, qu’ils soient obligés de travailler pour la communauté et qu’ils vivent des minimums sociaux”, ajoute-t-il. Pour lui, la prison ne va pas rendre aux Irlandais l’argent qui a été dépensé pour sauver les banques et qui a plombé les comptes publics à tel point que le pays a dû, en 2011, demander un plan de sauvetage international.

En Irlande, le ressentiment populaire à l’égard de la culture du profit dans les institutions financières est, en effet, encore fort. En 2012, la pièce satirique “Anglo : the Musical” se chargeait de dénoncer le rôle des marchés financiers européens trop peu régulés dans l’afflux d’argent facile qui a nourri la bulle immobilière et financière irlandaise. Un an plus tard, le scandale des “Anglo Tapes” rajoutait de l’huile sur le feu. Sur ces enregistrements audio, obtenus par le quotidien “The Irish Independant”, des banquiers de l’Anglo Irish Bank se gaussent des tentatives de sauvetage de leur banque par l’État.

Une commission d’enquête

Malgré son retentissement, cette affaire n’a pas poussé les autorités à engager de nouvelles poursuites. Le Premier ministre irlandais, Enda Kenny, a préféré promettre la mise en place d’une enquête parlementaire pour “établir sans crainte ou favoritisme, sans passion et avec intégrité, toute la vérité factuelle et les circonstances matérielles qui ont provoqué l’effondrement du secteur bancaire qui continue à causer tant de souffrances à la population irlandaise”.

“C’est une procédure totalement séparée des procès au pénal, qui ne peut pas établir des faits opposables [en justice] à qui que ce soit”, explique à FRANCE 24 Ciaran Lynch, un membre du Parti travailliste et président du comité des finances au Parlement irlandais. Il espère que cette enquête permettra d’expliquer pourquoi l’État a décidé de couvrir toutes les pertes des banques irlandaises et quelles ont été les conséquences de cette décision.

Ces procès et autres enquêtes pourraient permettre à la population de tourner la page. C’est du moins ce qu’espère l’écrivain irlandais Ian Kehoe : ”Le pays a beau être passé à autre chose, nous avons certes survécu à un plan de sauvetage international, mais il subsiste, au sein de la population, une soif de comprendre ce qui s’est passé : y’a-t-il eu des failles systématiques dans le système de régulation financière ?”.

Première publication : 04/02/2014

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