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Afrique

Procès Simbikangwa : "J’ai fait la morte au milieu des cadavres"

© AFP

Texte par David GORMEZANO

Dernière modification : 14/02/2014

Pascal Simbikwanga, dont le procès pour complicité de génocide au Rwanda a débuté il y a près de deux semaines à la cour d’assises de Paris, s'est vu confronter, mercredi 12 février, au tout premier témoignage d'une rescapée.

Les six jurés populaires, placés aux côtés du président du tribunal doivent avoir la tête qui tourne. Voilà bientôt deux semaines qu’ils entendent tour à tour l’accusé, ses défenseurs, les parties civiles et l’avocat général décrypter dans les moindres détails l’histoire du Rwanda depuis le début des années 60, décortiquer des rapports de l’ONU ou du Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Plutôt jeunes, très concentrés, ils sont en train de devenir des intimes de la vie politique rwandaise des années 90. À moins qu’ils ne soient complètement perdus dans la jungle des procédures et des versions diamétralement opposées sur les faits qui se sont déroulés dans le secret de lointaines collines rwandaises.

Situation au Rwanda en avril 1994 (vidéo INA)

La défense marque des points

Ce mercredi 12 février 2014, le témoin du jour se nomme Gasana Ndoba, l’ancien président de la commission des droits de l’Homme au Rwanda. Un universitaire rigoureux ayant vécu l’essentiel de sa vie en exil au Congo, au Burundi et en Belgique. "Je ne connais pas personnellement l’accusé, mais c’était un personnage que tout le monde connaissait".

Les avocats de l’ex-capitaine des services de renseignement rwandais se jettent dans la brèche : les accusations portées contre leur client ne sont fondées que sur des "rumeurs, des informations de deuxième main".

En une quinzaine de minutes plutôt tendues, la défense, par la voix de maître Alexandra Bourgeot, veut transformer l’honorable universitaire ayant consacré une partie de sa vie à démontrer la réalité du génocide rwandais en un notable qui ne connaît rien au terrain. Pire, elle tente d’en faire dans sa plaidoirie un proche de l’actuel pouvoir rwandais (qu’elle qualifie de "dictature" dans les couloirs du palais).

Pascal Simbikangwa semble apprécier l’opération de dézingage du témoin appelé par les parties civiles. Il part lui aussi à l’assaut. Selon lui, les ONG et les défenseurs des droits de l’Homme ne sont que des militants politiques vendus aux puissances étrangères. Il sous-entend que ces derniers préfèrent se prélasser dans leurs hôtels plutôt que d’enquêter sérieusement sur le terrain et d’entendre tous les points de vue.

Mais l’ex-capitaine des services de renseignement en fait un peu trop. À l’avocate de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme) qui lui lance, excédée : "Vous ne répondez à aucune de nos questions depuis huit jours", il rétorque : "Vous avez la culture de la preuve par l’intimidation et la répétition. Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose". Ce qui déclenche des rires dans la salle.

Après trois heures de débats, les jurés, toujours aussi attentifs, assistent à une nouvelle joute verbale entre l’accusation et la défense. Il est question d’un pamphlet de propagande datant de 1962 qui attribue aux Tutsis un projet secret de "domination des masses Hutus ignorantes".

On parle aussi des Inyenzi, les cancrelats en langue kinyarwanda, un terme employé pour désigner les Tutsis. Animal sympathique, selon Pascal Simbikwanga, qui "se dissimule et resurgit de nulle part".

Un récit terrifiant qui impose le silence

À l’issue de la suspension de séance, les jurés se confrontent au premier témoignage directe d’une rescapée du génocide. Pendant une heure et demie, la cour d’assise entre dans les ténèbres des années noires du Rwanda. C’est une femme âgée, élégante, au visage impassible qui s’avance et raconte.

Avec beaucoup de solennité, Speciosa Mukayiranga déclare : "Je suis comme vous, je n’ai pas choisi de naître là ou je suis née, je n’ai pas choisi d’être née Tutsi", commence-t-elle.

Puis elle égrène les années qui précèdent le génocide. En 1991, les massacres, les fosses communes qui se remplissent ; des "pogroms" auxquels les Tutsis sont habitués depuis l’indépendance [1962, NDLR]. En 1992, un "escadron de la mort" fait irruption dans sa maison, elle s’en sort l’épaule tailladée par un coup de machette. En 1993, elle soigne son père que des voyous hutus, sûrs de leur impunité, ont dénudé et tabassé. Une de ses jeunes cousines est battue à mort sous les yeux de sa famille.

Puis vient avril 1994. Au lendemain de la mort du président hutu, Habyarimana, dont l'avion est abattu par un missile, la maison de Speciosa Mukayiranga part en fumée. Elle se réfugie auprès des soldats de l’ONU à Kigali. Mais ceux-ci quittent le pays et abandonnent des milliers de Tutsis aux militaires et miliciens ivres de rage.

Ces derniers fuient Kigali. Après quatre jours d’une marche épuisante, éclate une fusillade : "Je tombe sous les cadavres. Mon mari, traité de cancrelat, est tué à la machette, d’autres sont achevés au marteau. J’ai fait la morte au milieu des cadavres, des bébés qui mourraient en hurlant".

"J’ai perdu mon enfance, mon passé"

Trois de ses enfants et sa mère vont survivre. "J’ai perdu mon enfance, mon passé. Après, j’ai reconstruit la maison, j’ai créé des associations pour les enfants, pour les veuves. Je suis maman national des orphelins", poursuit-elle.

Speciosa Mukayiranga va se rasseoir. Le président demande à Pascal Simbikangwa, immobile pendant cet insoutenable récit, de s’exprimer. Après un long silence, il dira : "Je compatis avec Madame", avant d’énumèrer les membres de sa famille disparus pendant les terribles mois d’avril à juillet 1994. Et de conclure avec un aplomb glaçant: "Je comprends qu’elle pense à sa famille perdue. Qu’elle pense aussi à ma famille".

Remous de stupéfaction dans la salle. La séance est suspendue.
 

Première publication : 12/02/2014

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