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Economie

Comment la famille Peugeot a perdu le pouvoir absolu dans PSA

© AFP - Thierry Peugeot (gauche) et Philippe Varin (PDG sortant de PSA)

Texte par Sébastian SEIBT

Dernière modification : 20/02/2014

L’accord entre PSA Peugeot-Citroën, l’État français et le groupe chinois Dongfeng pour la recapitalisation du constructeur automobile a été scellé mardi 18 février. Principale conséquence : la famille Peugeot n’est plus seul maître à bord.

Le cauchemar de Thierry Peugeot, le président en sursis du conseil de surveillance de PSA Peugeot Citroën, est devenu réalité mardi 18 février. Sa famille n’est, désormais, plus assurée d’avoir le dernier mot concernant l’avenir du constructeur automobile français.

L’accord signé entre PSA, l’État français et le groupe chinois Dongfeng ne permet pas seulement de recapitaliser le groupe en péril. Il rebat également les cartes du pouvoir au sein de PSA. Désormais, la famille Peugeot n’est que l’un des trois actionnaires de référence. Elle ne détient plus que 14% des parts du groupe, tout comme l’État et Dongfeng. Jusqu’à présent, avec 25% du groupe, la huitième génération des Peugeot pouvait faire ce qu’elle voulait.

Pour Patrice Charlier, responsable de la chaire “Management de la transmission d’entreprises” à l’École de management de Strasbourg, qui connaît bien les problématiques des entreprises familiales, ce déclin de la maison Peugeot commence par un oubli. “Pierre Peugeot est décédé en 2002, sans avoir préparé sa succession. C’est surprenant pour une entreprise du CAC 40”, souligne-t-il. Après la mort de celui qui était à la tête du conseil de surveillance du groupe et le chef de famille incontesté, le choix d’un nouveau dirigeant prend quinze jours, soit une éternité pour un groupe de cette importance.

“Lion à trois têtes”

Deux cousins, Thierry et Robert Peugeot convoitaient, en effet, le poste de président du conseil de surveillance. “Robert Peugeot avait davantage un profil d’industriel, il semblait être le choix logique”, raconte Patrice Charlier. D'après Mediapart, la victoire de Thierry, le fils de Pierre Peugeot, a tenu au fait qu’il possédait le plus d’actions du groupe. “Ce n’est pas un critère de choix. Généralement, on opte pour celui qui semble le plus compétent”, souligne l’enseignant en finance d'entreprise.

C’est Jean Boillot, vice-président de PSA à l’époque, qui a organisé la succession. Il pensait avoir trouvé la solution au problème d’ego des uns et des autres en créant une sorte de “lion à trois têtes”. Aux côtés de Thierry Peugeot, son cousin Robert Peugeot prend les rênes de la FFP, une structure chargée de diversifier les investissements de la fortune familiale, et siège au conseil de surveillance. Le troisième cousin, Jean-Philippe, réputé plus discret et moins avide de pouvoir, se retrouve à la tête de Peugeot Frères, la holding de tout le groupe qui existe depuis 1810, à une époque où la société faisait encore des lames de scie et des machines à café. Elle détient, par ailleurs, 80% de la FFP. “C’est lui qui servait de médiateur entre les deux cousins”, note Patrice Charlier.

Ce montage aurait pu fonctionner, d’après ce spécialiste, si les trois cousins avaient réussi à trouver un terrain d’entente. “À partir du moment où les trois têtes ne s’entendent pas, les dissensions risquaient de paralyser les choix stratégiques”, explique-t-il. Dans les faits, Thierry Peugeot, avec le soutien de Jean-Philippe, a pu le plus souvent imposer sa volonté.

Le virage manqué de la mondialisation

Le président du conseil de surveillance est connu pour avoir du mal à se décider. “Il n’a pas pris de grande décision stratégique. Mais il tenait à une valeur traditionnelle dans les entreprises familiales : conserver le contrôle familial du groupe”, résume Patrice Charlier.

Ce tempérament va rapidement montrer ses limites dans les relations entretenues par Thierry Peugeot avec les différents PDG de PSA. Elles sont souvent houleuses. Les dirigeants successifs du constructeur - Jean-Martin Folz, Christian Streiff et Philippe Varin - n’ont que peu de marge de manœuvre. Dès qu’ils évoquent des rapprochements avec d’autres groupes, comme Mitsubishi ou BMW, pour augmenter la capacité de production de PSA et conquérir d’autres marchés, Thierry Peugeot craint la perte de pouvoir au sein de ces nouveaux ensembles. Frustré, Jean-Martin Folz devient même le premier président du directoire de PSA à démissionner sans être poussé à le faire par la famille.

Cette crainte de perdre le contrôle explique, en partie, pourquoi PSA n’a pas réussi à profiter du formidable essor du marché chinois. Pourtant, le constructeur français était l'une des premières marques à poser une roue en Chine. “Dans les années 90, les taxis rouges de Pékin étaient des Fukang, des CitroënZX allongées”, rappelle Patrice Charlier.

Le constructeur français a aussi été accusé de ne pas avoir su choisir son créneau. Du haut de gamme comme les Allemands ou plutôt du low-cost à la mode Renault ? “La difficulté c’est que le haut de gamme, c’est Citroën, et pour la famille Peugeot il était difficile d’accepter que la marque de luxe ne soit pas Peugeot”, souligne Patrice Charlier. Il ajoute qu'il "a fallu attendre longtemps, avant que la marque haut de gamme DS soit relancée. D’ailleurs une des premières décisions de Carlos Tavares [le prochain PDG de PSA, NDLR] est de créer la marque DS, indépendante de Citroën en Chine".

De l’avis de nombreux experts, PSA n’a pas non plus su tirer profit de la mondialisation, en délocalisant une partie de sa production. Là encore, la famille Peugeot n’est pas exempte de tout reproche. “C’est une question de valeurs car les Peugeot, comme la plupart des entreprises "rhénanes", accordent une très grande importance à l’ancrage régional de leur production”, explique Patrice Charlier. La famille a du mal à trouver sa maison dans le village mondial et a préféré rester chez elle.

En attendant la neuvième génération

“Thierry Peugeot a mené jusqu’au bout le combat tout à fait honorable de défendre ses valeurs, alors que la solution de facilité aurait été de partir avec un chèque. Mais le problème, dans son cas, c'est que ce sont probablement ses valeurs, qui ont failli couler le groupe”, résume cet expert.

Aux termes de l’accord avec Dongfeng et l’État, les trois actionnaires de référence - dont la  Peugeot - ne peuvent pas augmenter leur participation au capital pendant dix ans. Mais après ? “Il n'est pas certains que ce soit la fin de la saga des Peugeot”, assure Patrice Charlier. Un Peugeot de la neuvième génération peut très bien revenir sur le devant de la scène.

Le prochain chapitre de leur histoire peut aussi très bien s’écrire en dehors du monde de l’automobile. Robert Peugeot a toujours prôné, comme le rappelle Mediapart, une plus grande diversification de la fortune familiale. Ce n’est pas un hasard, si les actifs PSA ne représentent plus, aujourd’hui, que 25% du portefeuille de la FFP, le reste étant des participations dans d’autres entreprises familiales françaises.

Première publication : 19/02/2014

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