Rendez-vous

Rejouer


LES DERNIÈRES ÉMISSIONS

LE JOURNAL DE L’AFRIQUE

Côte d’Ivoire : L’appel "au dialogue" de Guillaume Soro

En savoir plus

UN ŒIL SUR LES MÉDIAS

Crise en Catalogne : les médias publics dans le viseur de Madrid

En savoir plus

LE DÉBAT

Union Européenne : la montée des égoïsmes ? (Partie 2)

En savoir plus

LE DÉBAT

Union Européenne : la montée des égoïsmes ? (Partie 1)

En savoir plus

L'ENTRETIEN

Corée du Nord : pour Séoul, "il est encore temps" de négocier

En savoir plus

FOCUS

Chili : la version officielle de la mort de Pablo Neruda scientifiquement contredite

En savoir plus

À L’AFFICHE !

Ayo, le Nigeria aux couleurs de "Paname"

En savoir plus

REVUE DE PRESSE

"Un plébiscite en Vénétie pour l'autonomie"

En savoir plus

REVUE DE PRESSE

"Après la jungle de Calais, un nouvel espoir"

En savoir plus

Culture

Un Français toujours à la recherche des œuvres spoliées par les nazis

© Stéphanie Trouillard | Alain Monteagle devant une copie d'un tableau de Francesco Guardi

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 12/03/2014

Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, des milliers d'œuvres d'art volées par les nazis sont toujours éparpillées dans le monde. En France, Alain Monteagle recherche depuis 10 ans la collection de sa famille.

Le film américain "Monuments Men" de George Clooney, qui sort sur les écrans le 12 mars, met en lumière les aventures des soldats alliés chargés de retrouver les œuvres d'art spoliées par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Soixante-dix ans après, cette histoire fait écho avec le combat d'un Français. Depuis une dizaine d'années, Alain Monteagle a repris à sa façon le travail des "Monuments Men". Ce professeur d’histoire à la retraite, adjoint au maire de Montreuil, consacre tout son temps libre à la recherche de la collection dispersée en 1943 par les nazis, de son arrière-grand-oncle et de son arrière-grande-tante, John et Anna Jaffé. "Je cherche absolument partout dans des catalogues de musée ou de ventes", explique-t-il à FRANCE 24, installé dans son salon où s’entasse des dizaines de livres d’art.

Un couple de collectionneur

Dès l’enfance, Alain Monteagle avait entendu parler de cette douloureuse histoire familiale. Originaire d’Irlande, son arrière-grand-oncle, John Jaffé, avait fait fortune dans les affaires et réussi à accéder à de hautes fonctions à Belfast en devenant le président de la chambre de commerce de la ville. Après s’être marié avec Anna, il s’était ensuite installé à Nice où il avait construit une splendide maison sur la promenade des Anglais. Dans cette villa, le couple très en vue recevait les écrivains Marcel Proust et Henry James. Passionné d’art, John et Anna avaient également constitué une riche collection de peintures, rassemblant des Goya, Fragonard, Rembrandt ou encore des Turner. "Ils n’avaient pas d’enfant. Les tableaux ont été en quelque sorte leurs enfants. Leur passion était telle que les pièces de leur villa ont été imaginées en fonction des tableaux", raconte leur arrière-petit-neveu. "Ils ont aussi fait des dons très importants à la France comme la bibliothèque de Napoléon qu’ils avaient achetée à un antiquaire en Allemagne. En remerciement, ils ont reçu la Légion d’honneur".

Au décès d’Anna en 1942, neuf ans après la mort de son mari, la collection des Jaffé a été confisquée par le commissariat aux questions juives. Alors que le couple avait légué ses biens à ses neveux et nièces, les autorités de Vichy ont procédé à une vente aux enchères le 12 juillet 1943 : "Ils ont pris tout ce qu’il y avait dans la maison, pas seulement les tableaux, mais aussi sa chaise de malade, ses rideaux et même les couvertures. Certaines des œuvres d’art se sont retrouvées à Linz, au musée d’Hitler, ou dans la collection personnelle de Goering".

John et Anna Jaffé lors de la remise de leur Légion d'honneur en 1934 par le maire de Nice
© Archives/Journal l'Eclaireur

Des escrocs britanniques

Au lendemain de la guerre, Gustave Cohen, le grand-père d’Alain Monteagle et neveu d’Anna, a tenté de reprendre possession de cet héritage. Il n’a réussi à récupérer en 1951 qu'une seule peinture de Goya : "Il avait beaucoup lutté, mais cela avait été dur. Il avait dû rembourser son avocat en vendant le tableau. Pour le reste, ma mère me disait que tout était perdu". Jusqu’en 2003, la famille s’était ainsi résignée à ne plus jamais revoir les trésors d’Anna et de John. Mais un étrange email envoyé par deux Britanniques a ravivé leur curiosité. "Ces gens portaient le nom du Premier ministre anglais de l’époque, Blair, cela ne faisait pas tellement sérieux", se souvient en plaisantant Alain Monteagle. "Il me disait que j’avais gagné des millions et qu’il voulait me parler des tableaux spoliés de ma famille. J’ai accepté de les rencontrer. Ils m’ont dit qu’ils étaient des généalogistes et qu’ils possédaient le seul exemplaire au monde du catalogue de la vente de 1943. Ils voulaient me faire signer un papier disant qu’ils m’aideraient à récupérer les toiles en échange de 40 % de leur valeur".

Méfiant, le professeur d’histoire ne se laisse pas amadouer. Il contacte alors un de ses amis, Didier Schuman, conservateur du musée Beaubourg : "Il m’a rappelé en me disant que les Musées nationaux français avaient achevé leur recherche sur ma famille dans le cadre des MNR (un sigle qui désigne les 2000 œuvres issues des spoliations présentes dans les musées français) et avaient décidé de nous rendre deux tableaux. Les escrocs avaient dû en avoir vent et voulaient tirer de l’argent de cette restitution".

Ignorant la proposition des deux Britanniques, Alain Monteagle récupère donc, ainsi que dix autres héritiers de la famille Jaffé, auprès des autorités françaises une peinture de l’artiste flamand David Teniers du XVIIe siècle et une œuvre du XVIIIe siècle du portraitiste anglais George Romney. "Il y avait toute ma famille et parmi eux des vieilles dames qui avaient vu ces œuvres dans la villa de Nice durant leur enfance", se souvient-t-il avec émotion. "C’était un choc extraordinaire et le début de la reconstruction de notre histoire familiale". 

Après avoir retrouvé un autre exemplaire du catalogue de la vente aux enchères aux archives nationales, l’élu de Montreuil s’est alors lancé dans un véritable travail de détective. En dix ans, il a localisé plus d’une dizaine d’œuvres sur la soixantaine vendue par les nazis. Huit peintures ont pour l’instant été rendues aux héritiers Jaffé. Parmi eux, un Guardi (Le Grand canal avec le Palais Bembo) déposé en 1952 au musée des Augustins de Toulouse ou encore un Turner (Glaucus and Scylla) retrouvé dans le Kimbell Art Museum au Texas.

Des musées plus compréhensifs que d'autres

Une fois restituées, ces œuvres ont ensuite été mises aux enchères par leurs propriétaires légitimes. "C’est très difficile de couper des tableaux en onze parts", se justifie Alain Monteagle. Même s’il reconnaît que ces ventes ont rapporté beaucoup d’argent à sa famille (le Turner a été racheté par le musée texan pour 5,7 millions de dollars, tandis que le Guardi a été acquis par le Getty Museum pour 7,3 millions de dollars), il assure que ses recherches ne sont pas motivées par l’appât du gain. "On nous impute cette intention. Les arguments sur les juifs aux doigts crochus ne sont pas très loin", constate-t-il avec dégoût. "Mais ces tableaux ont été acquis lors d'une vente spoliatrice qui pour nous doit être annulée totalement. Le seul moyen de le faire, c’est de procéder aujourd’hui à des ventes légales. Anna et John voulaient visiblement aider leurs neveux et les protéger. Cela n’a pas été fait, alors nous réparons les choses avec soixante dix ans de retard".

Cette mission est d’ailleurs loin d’être facile. Alors que la plupart des musées se sont révélés très conciliants, Alain Monteagle se heurte parfois à des refus. Depuis 2006, il tente en vain de récupérer un tableau du peintre anglais John Constable qui se trouve au Musée des Beaux-arts de la Chaux-de-Fonds en Suisse. Bien que cette œuvre ait bien appartenu aux époux Jaffé, l’établissement affirme l’avoir acquis en toute bonne foi grâce à un legs. "En droit suisse, applicable ici, la Ville est indiscutablement propriétaire du tableau et n’est nullement tenue de le restituer ou d’indemniser les héritiers de la propriétaire spoliée", avait expliqué la mairie de la Chaux-de-Fonds dans un communiqué.

Dedham depuis Langham, une huile de John Constable (1776-1837)
© Musée des beaux-arts, La-Chaux-de-Fonds/Collection René et Madeleine Junod

Malgré cette réponse négative, Alain Monteagle ne veut pas en rester là. Il va se rendre sur place le 12 mars, le jour de la sortie de "Monuments Men", pour sensibiliser la population de cette ville : "Le musée n’a pas fait son travail pour chercher la véritable provenance de certains tableaux. Ils ont peur que si on commence à fouiller, on découvre que d’autres œuvres sont concernées. Personne n’est vraiment au courant de cette situation. Ils ont juste mis une plaque sous la peinture pour dire qu’il s’agit d’une œuvre volé. J’aimerais m’adresser aux habitants pour qu’il décide du sort du tableau de Constable lors d’un futur vote". Comme l’a montré la récente découverte de milliers d’œuvres d’art aux origines douteuses chez l’octogénaire allemand Cornelius Gurlitt, Alain Monteagle sait qu'il y a beaucoup de biens encore cachés. Déterminé, il est prêt à consacrer toute sa retraite à la restitution de la collection de sa famille: "La nièce d’Adèle Bloch-Bauer a tout fait pour récupérer le portrait de sa tante peint par Klimt et dont les nazis s’étaient emparés. À 92 ans, elle allait encore à l’Austrian Gallery Belvedere de Vienne pour le réclamer. Elle y est retournée jusqu’à ce qu’on lui rende le tableau. Nous aussi, on fera pareil".

Première publication : 06/03/2014

  • SECONDE GUERRE MONDIALE

    "Monuments Men" : Cate Blanchett incarne une résistante française oubliée

    En savoir plus

  • ROYAUME-UNI

    La plus vieille survivante de l’holocauste meurt à 110 ans

    En savoir plus

COMMENTAIRE(S)