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Culture

Cheikha Hadda Ouakki, la chanteuse rebelle de l’Atlas

© Jacqueline Caux

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 15/03/2014

Cheikha Hadda Ouakki incarne la chanson berbère depuis les années 1960. Cette femme libre et émancipée, originaire du Moyen-Atlas, a tout sacrifié pour chanter en public, quitte à être traitée de femme de mauvaise vie. Portrait.

Lorsqu’elle arrive sur scène, Hadda Ouakki "la grande", semble toute petite. La célèbre chanteuse berbère rentre de tournée et elle est fatiguée. Elle a la gorge qui racle et les yeux tirés derrière son khôl. Sa longue robe blanche à sequins lui tient trop chaud. La bouteille d’eau lui résiste. L’équipe du Festival de l’Imaginaire, qui la produit pour deux soirées de concert à Paris, frémit. La reine de la chanson amazigh, l’Oum Kalsoum de l’Atlas, aurait-elle perdu de sa superbe ?

En cette soirée du 14 mars, il lui a fallu à peine une chanson pour retrouver le sommet de son art et enflammer son public amoureux qui l’applaudit à tout rompre à l’issue de sa prestation. Hadda Ouakki a passé sa vie à chanter. Elle a appris à faire de ses faiblesses une force. Pour la musique, elle a tout sacrifié. Du moins ce à quoi elle était prédestinée dans son village berbère du Maroc : sa famille, un mari, des enfants. Mais à 60 ans, elle n’a pas l’ombre d’un regret.
 
Les musiciennes, ces femmes de mauvaise vie
 
Hadda Ouakki est née en 1953 à Aït Ishaq, un village de pasteurs modestes dans les hauteurs du Moyen-Atlas, au Maroc. Descendante de dignitaires religieux locaux, elle doit se tenir éloignée de tout ce qui est considéré comme "profane", la musique et le chant notamment. Mais la petite n’a déjà que faire des interdits. Dès l’âge de 4 ans, elle est attirée par les rythmes soutenus de la musique amazighe (berbère, NDLR). Les soirs de fêtes populaires, quand les femmes sortent de l’intimité du foyer pour porter leur poésie sur la place publique, la toute petite Hadda se glisse hors de la maisonnette de ses parents pour imiter celles qui font danser les étoiles de l’Atlas avec leurs chants rauques. "Je ne suis jamais allée à l’école, j’ai appris en écoutant, en imitant et en apprenant par cœur", explique Hadda à FRANCE 24. L’enfant sait déjà qu’elle sera comme ces femmes libres que son père méprise.  
 
Les musiciennes sont perçues comme des femmes aux mœurs légères, leur mauvaise réputation allant de pair avec une moralisation croissante de la société marocaine où la femme est considérée comme le pilier de la tradition et de la famille. Les chanteuses, majoritairement non mariées, affichent elles une pensée libertaire sur l’amour, dont elles chantent les déboires et ses plaisirs tout en dénonçant les vicissitudes de la société. "Au moment de l’urbanisation et de la modernisation du Maroc, dans les années 1950, les chanteuses ont commencé à avoir très mauvaise réputation parce que la musique était  associée – souvent à tort - au plaisir, à l’alcool, au sexe", explique l’anthropologue Lahsen Hira. "Pour pouvoir chanter, les femmes étaient obligées de s’émanciper", poursuit-il.
 
Le chant tatoué sur la peau
 
Hadda l’a compris très tôt. À 8 ans, elle se fait tatouer des arabesques bleues sur le visage que son appartenance à la lignée des marabouts lui interdisaient, au même titre que la musique. Furieuse, sa mère la laisse à la porte de la maison plusieurs nuits. Un maigre châtiment par rapport à ce qui l’attend quelques années plus tard.  À 14 ans, Hadda est mariée de force à un vieillard de 70 ans.  "Pourquoi mes parents ont voulu me marier ? Parce qu’ils pensaient que chanter était un déshonneur", raconte-t-elle, avant d’ajouter malicieuse : "J’étais désespérée alors je suis allée voir le juge qui m’a écoutée". La jeune fille obtient le divorce quinze jours après son mariage. Elle n’a dès lors plus qu’une idée en tête : partir.
 
C’est le maître de musique Benaceur Oukhoya qui lui en donnera enfin la possibilité. Le musicien, très réputé, repère Hadda lors d’une fête, à Aït Ishaq. Il ne lui en faut pas plus pour être convaincu de son talent. À 16 ans, elle s’enfuit à Casablanca avec celui qui deviendra son mentor et parolier pendant douze ans jusqu’à ce qu’elle le quitte en 1981 pour monter son propre groupe.
 
La nouvelle Oum Khalsoum
 
"De cette époque, je n’ai que de bons souvenirs", confie Hadda. Elle évoque les séances d’enregistrement avec Benaceur et les spectacles qu’elle donnait tous les soirs avec un groupe de cheikhates (chanteuses) dans les hôtels et cabarets de Casablanca. Seule ombre au tableau, la jalousie de ses partenaires. Le milieu est hostile aux nouvelles venues, surtout talentueuses. "Pendant plusieurs semaines, elles m’ont empêchée de chanter", raconte Hadda. "Un soir de répétition, je les ai pincées pour qu’elles me laissent chanter et le directeur de l’hôtel où l’on se produisait a crié : ‘C’est la nouvelle Oum Kalsoum que vous laissez au fond de la salle !" Dès lors, elle n’a plus jamais cessé de chanter.
 
Elle a été l’une des seules à sortir des frontières de sa région et de son pays pour faire entendre sa voix à l’étranger. Au Maroc, Cheikha Hadda Ouakki connaît l’apogée de son art dans les années 1970, quand l’expansion économique attire à Casablanca toute une population rurale. Des berbères exilés à la ville retrouvent dans ses chants les notes familières des terres qu’ils ont laissées derrière eux. Sa liberté de ton et sa puissance d’expression en font  l’une des porte-parole chérie de la classe populaire. Lahsen Hira, lui-même berbère, se souvient avec émotion de sa célèbre chanson "El âlm ya laâlm", "véritable éloge à l’amour charnel jeté à la face des puritains", écrit-il.
 
"Ô savant imam, avec qui discuter ? L’amant a troqué son cheval pour offrir un cadeau à la belle tatouée. Ô mère clémente, quel remède donner au malade d’amour ? Une jeune fille vierge à peine nubile !", chantait la provocatrice et sensuelle Hadda Ouakki qui a toujours trouvé en l’amour "quelque soit sa nature, une source d’inspiration pour le chant, [son] unique passion".
 

 

Première publication : 15/03/2014

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