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FRANCE

Municipales : les pièges du front républicain

© AFP

Texte par Sylvain ATTAL

Dernière modification : 25/03/2014

La stratégie du front républicain pour faire barrage au FN est redevenue d’actualité après la poussée électorale du parti de Marine Le Pen lors du premier tour des élections municipales. Une tactique politique contre-productive.

Après sa percée lors du premier tour des élections municipales, dimanche 23 mars, le Front national est en situation de conquérir plusieurs villes importantes à l’occasion de triangulaires ou de quadrangulaires. L’UMP refuse de se plier au front républicain, comme l’y invite le PS. Elle a peut-être quelques raisons d’y voir un piège improductif et dangereux.

Dans le paysage politiquement anémié de ce premier tour, la tactique du front républicain souhaitée par le Parti socialiste pour faire "barrage" à l’extrême droite est comme une invitation supplémentaire à la paresse. Elle est une feuille de vigne "morale" destinée à escamoter les réalités du scrutin.

De quoi s’agit-il ? Le PS souhaite tout faire pour empêcher d’autres villes de "tomber" aux mains du Front national. Il propose donc à l’UMP de montrer qu’elle partage ce noble souci en acceptant, comme lui, de retirer ses listes dans les communes où elle est arrivée en troisième position, si le FN est arrivé en tête au premier tour. Et de pratiquer un désistement réciproque. Dès dimanche soir, les principaux leaders de l’UMP- pour une fois unis - ont rejeté comme un seul homme cette proposition, affirmant que la gauche était, par son échec au gouvernement, la seule responsable de la percée du FN.

Le spectre de l'"UMPS"

La gauche, elle, tient au contraire la droite sarkozyste pour responsable de la "lepénisation" des esprits ou de la "banalisation" des idées du FN dont elle aurait repris quelques unes à son compte. Querelle stérile. Et attitude sans doute non productive, voire dangereuse.

Premier écueil du front républicain, il valide un slogan du FN qui se présente comme la seule alternative à l’ "UMPS". Si ces deux formations étaient capables d’appliquer une discipline républicaine (même sans fusionner leurs listes), comme savent le faire le PS et le PCF depuis la glorieuse époque du "programme commun", cela ne ferait que conforter l’électeur du FN dans l’idée que les porte-parole du parti ont raison. À terme, ce petit jeu peut s’avérer meurtrier, surtout pour la droite, mais aussi pour la gauche qui se trouve de plus en plus souvent en situation de rivalité avec le FN, notamment dans les anciens bastions ouvriers.

La droite a bien senti le piège et a sans doute raison d’éviter d’y tomber. C’est sa stratégie du "ni-ni" (ni accord avec le FN, ni désistement en faveur de la gauche) qui tranche avec la diabolisation du FN telle que pratiquée à l’époque de son règne par Jacques Chirac.

Mains libres pour les élus FN

L’autre danger, c’est que le camp qui se désiste se prive de ce fait de toute participation à l’opposition dans les conseils municipaux pendant 6 ans. Et risque de le payer très cher dans la durée. Se priver d’élus, même minoritaires, c’est se priver de relais avec les institutions et la presse locale. C’est déserter le champ de bataille, surtout dans des municipalités qui peuvent se trouver dirigées avec brutalité par l’extrême droite. Comment dénoncer efficacement la politique mise en place par des maires FN si on ne participe plus au débat ? Car l’inconvénient du front républicain, c’est qu’il n’est pas une stratégie mais un stratagème tactique, donc à courte vue.

Mais tout cela pourrait encore se défendre si, au moins, la tactique était payante. À Fréjus, par exemple, ou le FN dépasse les 40 %, il faudrait un double désistement : du maire sortant divers droite au profit de l’UMP- qui n’a encore rien décidé - et d’au moins la moitié des voix socialistes vers l’UMP. Or c’est une vue de l’esprit que de croire qu’une simple décision d’état major parisien puisse inciter des électeurs de gauche à voter massivement pour une liste de droite et inversement. Compte tenu de l’état d’esprit du pays, l’option de l’abstention (ou du vote blanc) pourrait bien être la plus tentante. Sans exclure qu’une partie des électeurs orphelins du premier tour soient tentés de venir grossir à leur tour les urnes en bulletins FN.

L'abstention, premier parti de France

Dimanche, le premier parti de France était à nouveau l’abstention. L’hypothèse d’une victoire d’un parti aussi controversé que le Front national devrait obliger les abstentionnistes à une prise de conscience de leurs responsabilités . Encore faut-il, pour cela, une offre politique la plus diversifiée possible, faute de quoi la désertion est encouragée. Pousser encore davantage d’électeurs à musarder en les privant du vote pour leur famille de pensée n’est pas, en soi, très "républicain".

Prenons l’exemple d’Avignon, où le FN Philippe Lottiaux est arrivé en tête ( 29,63 %), au coude à coude avec la candidate socialiste Cécile Helle (29,54 %), qui distance nettement Bernard Chaussegros de l’UMP de 9 points. Ce dernier est l’objet d’une forte pression de la part du PS pour qu’il accepte le front républicain. En ne se retirant pas, il prendrait le risque que cette ville emblématique de la culture française, qui organise le célèbre festival de Théâtre, tombe dans l’escarcelle de l’extrême droite. Mais en y regardant de plus près, la socialiste n’a que 27 voix de retard sur le FN. Pourquoi ne pas aller chercher du côté des abstentionnistes "républicains" ? Ou encore pourquoi ne pas convaincre le candidat communiste-Front de Gauche André Castelli (12,46 %) de fusionner avec sa liste. Mais peut-être n’est-elle pas prête à faire les concessions nécessaires à un partenaire devenu de plus en plus récalcitrant, surtout depuis l’annonce du virage "social démocrate"…Enfin, en dernière analyse, un retrait "républicain" du communiste face au péril FN ne serait-il pas davantage dans l’ordre des choses ? Au bout du compte, si Avignon passait au FN, il faudrait incriminer l’indiscipline de la gauche, bien plus que l’absence d’esprit de sacrifice de l’UMP.

En finir avec les "méthodes mafieuses"

Outre cette invitation à la paresse, cette prime à l’indiscipline, le front républicain a également un côté "feuille de vigne" pour des partis qui peinent à se renouveler en terme de génération, de sexe, et surtout de comportements. À supposer que, dans certains cas, il puisse déplacer quelques centaines de voix nécessaires pour battre un candidat FN, cela escamoterait le fait que, dans nombre de cas, c’est la division de la droite et/ou de la gauche qui a fait la courte échelle à l’extrême droite. Et surtout, cela dissuaderait définitivement le PS de faire le ménage dans les méthodes mafieuses de certaines fédérations du Nord-Pas-de-Calais ou des Bouches-du-Rhône. La victoire du FN à Hénin-Beaumont, la percée à Marseille où il peut conquérir deux mairies d’arrondissement dimanche prochain et devenir l’arbitre du conseil municipal, ont pour principale explication les malversations financières et le trafic d’influence pratiqués par des barons locaux et trop longtemps tolérés par le PS parisien.

La droite a aussi, bien sûr, sa part de responsabilités. À force d’emprunter les thèses du FN, on peut pendant un temps le siphonner. Mais arrive un moment, où, comme on dit, l’électeur préfère l’original à la copie, surtout lorsqu’elle est auréolée de virginité politique. Au moins accepte-t-elle d’en payer le prix sans chercher de planche de salut à gauche. L’une des vertus de l’alternance, c’est aussi de montrer que les tuniques blanches ne le restent pas très longtemps.

Première publication : 24/03/2014

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