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Afrique

Égalité des sexes : "L’Algérie se cherche toujours" (2/2)

© Assiya Hamza / FRANCE 24 | Dans les rues, les femmes voilées côtoient les non-voilées

Texte par Assiya HAMZA , envoyée spéciale en Algérie

Dernière modification : 15/04/2014

Alors que les Algériennes tendent à s’émanciper par le travail, la société peine à leur accorder les mêmes droits qu’aux hommes. Un écueil hérité de des années 90, "la décennie noire". Portraits croisés (2/2).

Elles font vivre l’Algérie. Pompistes, serveuses, médecins, magistrats…ces dix dernières années, les Algériennes se sont progressivement imposées sur le marché du travail. D’après l’Office national des statistiques, le taux d’activité des femmes a crû de 37 % entre 2000 et 2014. Elles représentent désormais 16,6 % de la population active.

Pourtant, les Algériennes peinent à faire évoluer les mentalités. Bien que l'article 29 de la Constitution  affirme que les citoyens sont égaux "sans que puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance, de race, de sexe, d'opinion", l'Assemblée populaire nationale (APN) a adopté, en 1984, un code de la famille qui fait de la femme une mineure à vie.

FRANCE 24 a rencontré quatre femmes de la société civile qui se battent pour faire évoluer les mentalités. À travers leurs parcours, elles illustrent une Algérie en mouvement, toujours en quête de plus d’égalité.

>> À lire également sur FRANCE 24 : Égalité des sexes : "L’Algérie se cherche toujours" (1/2)

Professeur Kheira Bendissari-Bouzid, 67 ans, chef de service d’anatomie pathologique à l’hôpital Issad Hassani de Beni Messous

"L’essentiel, c’était qu’elles fassent des études, qu’elles avancent", estime le professeur Kheira Bendissari-Bouzid. © Assiya Hamza / FRANCE 24

Kheira Bendissari-Bouzid est chef de service et professeur d’anatomie pathologique à l’hôpital Issad Hassani de Beni Messous, près d’Alger. Née à Lakhdaria du temps de l’Algérie française, la sexagénaire a été élevée dans un esprit d’égalité des sexes, sans différence aucune entre les garçons et les filles de la fratrie. "Nous étions neuf enfants dont quatre garçons qui avaient tous pris le maquis. Mes parents ont donc poussé les filles à faire des études. Il fallait être les meilleures", se souvient-elle en précisant que d’autres n’avaient pas eu cette "chance". En 1964, la brillante lycéenne passe son bac. Attirée par la terre, elle souhaite devenir ingénieur agronome. "Un métier d’homme", lui dit-on. N’ayant pas l’esprit "rebelle", Kheira renonce à son rêve pour ne pas "choquer".

À l’époque son cousin et un ami préparent le concours de l’internat de médecine. La discipline ne l’intéresse pas et l’épreuve est difficile. La jeune femme décide de le passer afin de pouvoir "échouer" et faire ce qu’elle veut. En vain. "Je suis arrivée 50e sur 600. Je ne crois pas au hasard. C’était le destin, Mektoub". Aujourd’hui spécialisée dans le diagnostic du cancer, elle encadre une cinquantaine de femmes dans son service. Presque toutes voilées. "Quand, en 1985, on a commencé à voir le hidjab, je travaillais à l’hôpital Mustapha (à Alger, NDLR). Ça ne m’a pas choquée", se souvient-elle. Kheira demande alors aux étudiantes pourquoi elles se couvrent la tête. La réponse la déconcerte. "Pas une ne m’a dit le faire par conviction religieuse ! Le foulard était leur unique moyen de faire des études car elles subissaient la pression non pas de leur père mais de leur frère". Le Dr. Bouzid ne se formalise pas. "L’essentiel, c’était qu’elles fassent des études, qu’elles avancent".

Mais c’était sans compter la montée de l’islamisme. En 1992, après l’arrêt du processus électoral remporté par le Front islamique du salut et l’interdiction du parti, l’Algérie bascule dans le terrorisme. Surnommée "la décennie noire", la période est marquée par la sanglante confrontation de l’État algérien avec les groupes islamistes armés qui fera près de 200 000 morts.

À cette période, Kheira est chef de service à l’hôpital de Blida, l’un des fiefs des islamistes. La seule femme à enseigner aux étudiants en médecine qui plus est. "En 1993, le FIS avait exigé que toutes les femmes soient voilées, se souvient le professeur en précisant que la cité universitaire avait été incendiée. J’ai rassemblé tous les étudiants dans un amphithéâtre. Ce jour-là, une chose m’a frappée : il n’y avait qu’une seule jeune femme et moi qui étions non voilées". Kheira évoque alors les cadavres dans la rue, les pénuries de matériel, la difficulté de voir partir près de la moitié de ses collègues, les trajets quotidiens dans sa petite voiture pour venir travailler coûte que coûte. "On a emprunté un modèle de vie qui n’est pas le nôtre. Le problème d’égalité entre les sexes a été créé par les islamistes. La condition de la femme a été réduite à sa tenue vestimentaire", s’agace la belle sexagénaire aux cheveux blonds foncés et au brushing impeccable. Aujourd’hui, si 50 % du personnel médical est féminin, le combat n’en reste pas moins quotidien.

Pour moi, il est évident que les femmes voilées ont arraché leur indépendance matérielle avec le hidjab. Elles travaillent, elles peuvent se déplacer sans l’opposition de leur conjoint. L’Algérie se cherche toujours".

Dr Djabria Naïli, médecin anesthésiste à l’hôpital Mustapha, Alger

"Quand l’homme aura des droits, la femme en aura", martèle le Dr Naïli. © Assiya Hamza / FRANCE 24

"Quand l’homme aura des droits, la femme en aura". Djabria Naïli n’a pas sa langue dans sa poche. À 54 ans, la petite brune au teint mat est sur tous les fronts. Médecin anesthésiste à l’hôpital Mustapha d’Alger, elle est également secrétaire générale de la Ligue algérienne des droits de l’Homme. "Près de 80 % du personnel des secteurs de la santé, de la justice et de l’éducation est féminin aujourd’hui", relève-t-elle en précisant que malgré les apparences, la société algérienne a tendance à se "refermer sur elle-même". "Le hidjab a permis d’affranchir les femmes, affirme-t-elle en rappelant que pendant les années de terrorisme il était impossible de voir des filles serveuses comme aujourd’hui. Personnellement, j’estime que c’est une entrave à la liberté. J’ai toujours fait ce que je voulais, je me suis imposée même si ça n’a pas été facile".

Veuve depuis de nombreuses années, Djabria raconte la dureté du regard de la société, les humiliations quotidiennes. "Pour percevoir des allocations familiales, il fallait que je fournisse un certificat de non-remariage fait en présence de deux témoins masculins. C’est un droit social, chaque salarié y a droit mais on ne demande pas un tel document à un homme". Idem pour percevoir les remboursements de la sécurité sociale. "Il faut des lois égalitaires, rétablir la citoyenneté. Le Code de la famille est le seul code inspiré de la charia (loi islamique, NDLR). Il n’y a que lorsqu’il s’agit des femmes que l’on se soucie de la religion".

Le Dr. Naïli estime cependant que si les femmes s’imposent dans le milieu du travail c’est parce qu’elles sont plus "motivées" que les hommes. "Elles acceptent n’importe quel travail et bien souvent, elles sont soutiens de famille", insiste-t-elle. Pourtant, les femmes se "complaisent" dans leur "prison" et peu nombreuses sont celles qui osent s’imposer. "Beaucoup de femmes fument mais elles le font en cachette, y compris sur leur lieu de travail". Pour la militante, la société doit d’abord changer les lois car "elles devancent le changement des mentalités. Elle évoque alors les femmes battues par leur mari ou agressées dans la rue et la difficulté à obtenir justice. "Quand vous allez porter plainte, on fait tout pour vous décourager : vous avez provoqué, vous êtes forcément responsable de ce qui vous arrive. Vous passez de victime à coupable".

Les préjugés n’épargnent pas non plus son quotidien à l’hôpital. Même si le médecin est "seule maîtresse à bord" de son service, les mentalités ont la dent dure. "Un jour, un interne a refusé de me serrer la main. Je lui ai dit que son attitude n’était pas tolérable et qu’il ne choisirait pas le sexe de ses patients. Les malades doivent rester asexués !".

Interrogée sur sa perception de l’avenir, le visage de Djabria se durcit. "Je ne suis pas optimiste. Dans les années 80, je pouvais sortir, aller à la plage. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, regrette-t-elle. Il y a un ras le bol général dans la société et, même si on agite le spectre de la 'décennie noire', du retour à l’instabilité et du chaos, les gens préfèrent le statu quo".

Cliquez ici pour lire le premier volet de ce reportage

Première publication : 12/04/2014

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