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FRANCE

Booba-Rohff : ces artistes qui desservent le rap "par leur bêtise"

© Rohff à gauche, Booba à droite

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 23/04/2014

Dans le rap français, les clashs dépassaient rarement les mots. Mais la tendance est désormais aux affrontements physiques, notamment chez Booba et Rohff. Une dérive que dénoncent Bertrand Dicale et Olivier Cachin, deux spécialistes du rap.

Cela ressemble à une expédition punitive. Lundi 21 avril en fin d’après-midi, plusieurs personnes ont fait irruption dans la boutique du rappeur Booba, dans le 1er

Deux concerts de Rohff annulés

Le concert que le rappeur Rohff, placé en en garde à vue le 22 avril, devait donner vendredi 25 avril dans la salle lyonnaise du Transbordeur a été annulé. Le Zénith de Strasbourg a également indiqué que "suite aux récents événements", le concert prévu le 26 avril a été supprimé.

arrondissement de Paris avant d’y passer à tabac un employé du magasin – dont le pronostic vital a été engagé pendant quelques heures. Parmi les agresseurs, se trouvait le rappeur Rohff, grand rival de Booba. Depuis plusieurs années, en effet, une franche inimitié lie les deux hommes. Booba "clashe" Rohff qui le "re-clashe" à son tour, par chansons interposées. Et ainsi de suite.

Le clash : racine du rap

Jusqu’à ce lundi 21 avril, tout ceci s’apparentait à un jeu musical voire même à un langage codifié propre à l’univers du rap. "Les joutes verbales entre rappeurs ont toujours existé, explique Olivier Cachin, spécialiste français du rap, c’est même la raison d’être du rap : on transpose la violence physique en violence verbale". Le clash est donc une tradition, une des racines du rap. "C’est même le charme du genre, son plus, la cerise sur le gâteau qui ravit les puristes et couronne les meilleurs kickers", écrit Laurent-David Samama, journaliste au magazine "Les Inrocks". A l’époque de NTM ou d'IAM déjà [deux des groupes de rap français les plus connus dans les années 1980-1990], les clashs étaient monnaie courante, ils constituaient une source d’inspiration, une sorte de combat linguistico-artistique révélateur du talent de ses interprètes.

Pourtant, aujourd’hui, certains rappeurs français tels que Booba, Rohff ou encore La Fouine, semblent avoir franchi un point de non-retour. Depuis environ un an, les armes et les poings ont remplacé leurs mots. En février 2013, La Fouine – autre rival de Booba – avait échappé de peu à une attaque par balles. En mars 2013, une vidéo montrait encore les deux rappeurs en train de se battre dans une salle de sport à Miami – où les deux artistes possèdent un appartement.

Booba et La Fouine en viennent aux mains à Miami

La "pression" des réseaux sociaux

Ces dérives énervent aujourd’hui plus d’un artiste, comme Akhenaton, l’un des chanteurs du groupe IAM, qui, en 2013, ne s’était pas montré tendre avec les trois rappeurs : "Le rap, ce n’est pas ça […] Booba, La Fouine et Rohff, c’est du Canada Dry. Ils ressemblent au hip hop mais ils n’ont rien à voir avec notre culture. Ce sont des capitalistes de droite. Ils veulent l’Audi A3, la montre…"

Comment expliquer alors cette dérive ? Certains analystes insistent sur les méfaits du "marketing" de l’industrie musicale et n’hésitent pas à pointer du doigt la responsabilité des maisons de disques qui, selon eux, inciteraient leurs rappeurs à aller toujours plus loin dans la provocation pour s’offrir une visibilité dans les médias et doper les ventes de leurs albums. Une explication insuffisante selon Bertrand Dicale, journaliste à France Info, spécialiste du monde de la musique. "Il y a une obsession du buzz certes, mais la pression provient sûrement plus des réseaux sociaux que des majors", explique-t-il.

Selon lui, en effet, il existe une "pression" inédite doublée d’une "incivilité généralisée" inhérentes au monde virtuel - qui peuvent faire "déraper" les rappeurs. Un avis partagé par Olivier Cachin. Selon lui, internet s’apparente à une "loupe grossissante qui sert à faire monter la sauce". Les internautes, il est vrai, ont aujourd’hui, grâce à Facebook et Twitter, une large tribune pour soutenir leurs idoles et salir leurs détracteurs. En témoignent les 20 000 fans qui ont "liké" la dernière vidéo postée sur le compte facebook de Rohff où il compare le clip de Booba à une pub pour gel douche. Enième provocation qui aurait conduit au drame de lundi... "Il faut montrer à ses fans qu’on est le plus fort, le plus authentique", résume Olivier Cachin.

Rohff parodie le clip de Booba avec une publicité pour un gel douche

La "bêtise" des textes, la "vacuité" des mots

La deuxième explication, moins consensuelle, de cette plongée dans la violence serait tout simplement liée à la "bêtise" de ces interprètes. C’est en tous cas l’avis de Bertrand Dicale qui dénonce le "manque de culture" et la vacuité musicale de Booba, Rohff et La Fouine. "Le problème ici, ce n'est pas les clashs. Le souci principal, c’est la bêtise de leurs textes, le vide idéologique de leurs mots. Ils desservent le rap. Ils n’ont aucune conscience politique, aucune responsabilité sociale. Ce sont des rappeurs qui ne croient qu’en l’argent, qu’au capitalisme, qui n’ont que faire de l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes aux autres, dénonce-t-il. Ils n’ont rien à voir avec NTM ou IAM. Même Élodie Frégé [chanteuse française qui avait participé à la Star Academy] a plus de conscience politique qu’eux."

Et les "Inrocks", d’enfoncer le clou. Selon l’article de Laurent-David Samama, ces rappeurs se sont bien éloignés des "valeurs" du rap. "La musique promue par Booba et La Fouine ne porte aucun message de rébellion sinon une très commune exaltation de la violence, une violence gratuite et sans intérêt puisqu’elle n’est suivie d’aucun message politique […], assène sévèrement le journaliste. Sans entrer dans le détail, nous nous contenterons ici de souligner la pauvreté des rimes et des attaques assénées par les deux protagonistes […] Laouni Mouhid [La Fouine] comme Elie Yaffa [Booba] ne sont pas de vrais auteurs, juste des punchline-makers adeptes de la rime pauvre et du langage sans nuance". 

Première publication : 22/04/2014

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