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Culture

Festival de Cannes : pourquoi tant de haine ?

© AFP

Vidéo par Julia SIEGER , Renaud LEFORT , Sonia PATRICELLI , Ben BARNIER

Texte par Guillaume GUGUEN , , envoyé spécial à Cannes

Dernière modification : 14/05/2014

Sexiste, clientéliste, superficiel… Chaque année, le festival de Cannes fait des mécontents. A quelques heures du coup d’envoi qui sera donné mercredi soir avec "Grace de Monaco", Thierry Frémaux a reçu FRANCE 24 pour défendre ses choix.

Qu’est-ce que le festival de Cannes a fait au Bon Dieu pour mériter le déluge de reproches que la presse lui réserve tous les ans ? La rengaine est connue : Cannes est sexiste, clientéliste, chauviniste, élitiste, superficielle… Comme si le chapelet de vices que l'on réserve d'ordinaire à la classe politique passait, le temps de la quinzaine, aux mains des organisateurs cannois.

Mais où sont les femmes ?

Au premier rang des marronniers réprobateurs figure la faible représentation féminine en sélection officielle. Ce procès en machisme annuellement intenté a le don d’agacer Thierry Frémaux, le délégué général du festival, qui n’hésite pas à répondre personnellement aux journalistes déplorant les entorses aux règles de parité - l’auteur de ces lignes en a déjà fait l’expérience. En 2012, alors qu’aucune réalisatrice n’avait eu les honneurs de la compétition, le sélectionneur s’était usé la voix à répéter que Cannes ne pouvait être porté responsable des manquements d’une industrie cinématographique peu encline à laisser les commandes d’un film à une femme. En clair, le festival est le reflet du monde, et le monde n’a pas encore fait sa révolution féministe.

On ne peut toutefois pas s’empêcher de noter que les organisateurs ont, cette année, fait en sorte de limiter les accusations de sexisme. Le jury, présidé par Jane Campion, seule réalisatrice à ce jour à avoir emporté une Palme d’or (pour "La Leçon de piano", en 1993), est composé pour moitié de femmes. Le festival se targue en outre d’avoir concocté une sélection officielle comptant pas moins de 15 cinéastes femmes pour une cinquantaine de films. Bon d’accord, cinq d’entre elles sont co-auteurs du film collectif "Les Ponts de Sarajevo" (présenté en séance spéciale) et deux seulement concourront pour la Palme d’or (la Japonaise Naomi Kawase avec "Deux Fenêtres" et l’Italienne Alice Rohrwacher avec "Le Meraviglie")...

Carole Bouquet (à g.) et Sofia Coppola (à dr.) font partie du jury présidé par Jane Campion (au centre). © AFP

"Le problème n’est pas Cannes, se défend à FRANCE 24, Thierry Frémaux*. Nous avons proportionnellement plus de films de femme en sélection officielle que nous n’en ayons vus lors du processus de sélection. Cannes est plus ouvert aux femmes que le cinéma lui-même."

Toujours les mêmes…

Ouvert, le festival l’est en revanche moins aux réalisateurs n’ayant jamais foulé la Croisette. Chaque année, les mauvaises langues s’en donnent à cœur joie : Cannes, c’est toujours la même bande de copains, les frères Dardenne, David Cronenberg, Mike Leigh, Nuri Bilge Ceylan, Nicole Kidman, Marion Cotillard, Bérénice Bejo… Il faut dire que les statistiques plaident en la faveur des grincheux. Sur les 18 cinéastes en compétition cette année, sept l’ont déjà été au moins une fois ces quatre dernières années. Notons au passage le record détenu par le Britannique Ken Loach dont c’est la 12e participation cannoise.

"Quand la lumière s’éteint, on ne se souvient plus que c’est un film d’untel ou d’untel, ce qu’on veut, c’est voir un bon film et les bons films sont réalisés par David Cronenberg, par les frères Dardenne ou par Ken Loach", répond Thierry Frémaux. La filmographie des susnommés lui donne effectivement raison. Ils ont beau être toujours là, les Dardenne, Mike Leigh ou encore Nuri Bilge Ceylan réalisent avec une insolente constance des films figurant immanquablement parmi les meilleures productions de l'année. Difficile de les imaginer capables d'un gros ratage.

Reste que pour certains critiques la prépondérance des "habitués" - Thierry Frémaux préfère le terme de "fidèles" - laisse peu de place aux surprises. "Je pense que les vraies découvertes se feront dans les sections parallèles, dans la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la Critique, confie à FRANCE 24 Jordan Mitzner de The Hollywood Reporter. J’attends tout particulièrement les nouveaux films de Djinn Carrenard, Céline Sciamma, Nadav Lapid et Jean-Charles Hue, tous ceux qui ont débuté avec des petits budgets et ont bénéficié cette fois-ci de moyens plus conséquents."

Trop de Français…

Festival international, Cannes se voit également reprocher de faire la part belle aux cinéastes hexagonaux. "Il y a 50 millions de films français", râlait l’an passé une critique australienne en constatant la présence de six réalisateurs français en compétition. On espère que notre journaliste a fait le déplacement cette année, puisqu’ils sont seulement trois à avoir été retenus pour la course à la Palme d’or.

Cinéaste français ne signifie pas pour autant film 100% français. Le casting international (Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloe Grace Moretz) qu’Olivier Assayas a réuni sur les hauteurs des Alpes suisses pour son bergmanien "Sils Maria" s’exprime principalement en anglais. Et c’est en russe et tchétchène que jouent les comédiens dirigés par Michel Hazanavicius pour "The Search".

Gaspard Ulliel dans la peau d'Yves Saint Laurent pour Bertrand Bonello. © EuropaCorp

Seul "Saint Laurent", le biopic de Bertrand Bonello consacré à l’illustre couturier, semble être en mesure de jouer les dignes représentants du "Made in France". "Franchement, on espérait une sélection française plus copieuse", écrivait le critique Aurélien Ferenczi dans "Télérama" au moment de l’annonce de la sélection. Nul n’est plus prophète en son pays.

Cinéma intello

Aussi était-il bien tentant d’intégrer Jean-Luc Godard dans la délégation française. "Il est suisse, il tourne ses films en Suisse donc n’allons pas voler à nos voisins helvètes ce qui leur appartient", tranche Thierry Frémaux. Question réglée.

Si, dans son ensemble, la presse s’est félicitée du retour en compétition du cinéaste de la Nouvelle Vague (il n’y était pas revenu depuis 2001), quelques persifleurs ont pris un malin plaisir à moquer l’énième sélection d’un auteur rabâchant le même film gâteux depuis des années. C’est que, pour beaucoup, le travail de Godard représente ce septième art intello, ultra-référencé, snob et nombriliste que le festival de Cannes s’obstinerait à mettre en avant au détriment d’un cinéma plus populaire.

Thierry Frémaux, lui, considère plutôt ce come-back comme une bénédiction : "C’est une belle surprise que nous avons faite lors de l’annonce, mais qu’il nous a fait aussi à nous en ayant son film ["Adieu au langage"] prêt, un film en 3D. Jean-Luc Godard a toujours été un homme qui a su inventer du langage à l’intérieur de celui du cinéma. Et là, il utilise le relief de manière assez particulière."

Ceux à qui le cinéma d’auteur contemplatif donne des allergies ne manqueront pas de se jeter sur le très long-métrage du Turc Nuri Bilge Ceylan (3h15) au titre particulièrement sexy "Sommeil d’hiver" (seul Carlos Reygadas avait pour le moment fait aussi vendeur avec "Lumière silencieuse" en 2008), ou sur le nouveau film de la Japonaise Noami Kawase, récit initiatique d’un adolescent découvrant un cadavre sur une île nippone.

Le royaume du superficiel

Une autre catégorie d’"anti-Cannes" fustige pour sa part la débauche de strass, de paillettes et de starlettes embrushées - plus ou moins sponsorisées - qui entame chaque année un peu plus l’esprit originel de Cannes. N’en déplaise aux rabat-joie, le star-system débridé, qu’on appellera "glamour" dans le langage diplomatique, constitue, aux yeux du délégué général du festival, l’un des trois piliers de Cannes (avec le cinéma d’auteur et la presse).

"Tout le monde le reconnaît, ‘Grace’ est un film-type pour faire l’ouverture : Olivier Dahan [le réalisateur] est un auteur, il a fait des films personnels, et en même temps c’est un film glamour par la présence de Nicole Kidman mais aussi par son sujet, commente Thierry Frémaux. On dit que Cannes ouvre l’été, que c’est la première fois de l’année qu’on retourne à la mer et bien ce film-là donne le sentiment que cela ouvre la saison du glamour." La saison des polémiques aussi.

Par l’odeur du scandale alléché

Qu’il serait insipide le grand buffet cannois sans le sel de petits et grands scandales qui agitent la Croisette ! Cette année, la controverse nous vient tout droit de Monaco justement. Le Rocher n’a semble-t-il que très peu goûté le biopic d’Olivier Dahan. Dès la fin de l’année dernière, les enfants de Son Altesse ont indiqué ne pas souhaiter "être associés à ce film qui ne reflète aucune réalité et regrettent que son histoire ait fait l'objet d'un détournement à des fins purement commerciales". Résultat : la famille princière ne fera pas le déplacement jusqu’au Palais des Festivals mercredi.

"Grace de Monaco" est présenté hors compétition mais peut déjà se vanter de détenir la Palme de la polémique puisqu’il fait également l’objet depuis plusieurs mois d’un bras de fer entre son réalisateur et son distributeur américain, Harvey Weinstein. Surnommé « Harvey Scissorhands » en raison de sa propension à couper les scènes ne lui revenant pas, ce dernier aurait fait preuve d’un tel interventionnisme lors du montage que le film aurait deux versions : la sienne et celle du réalisateur français… Mais Thierry Frémaux l’a assuré : ce sera bien la copie d’Olivier Dahan qui sera montré à Cannes.

Dans un tout autre genre, "Welcome to New York" aurait pu dégager une forte odeur de soufre sur la Côte d’Azur. Inspiré librement des déboires new-yorkais de Dominique Strauss-Kahn, le dernier-né d’Abel Ferrara (avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre) n’est programmé dans aucune section du festival. Au grand désarroi de son coproducteur français Vincent Maraval qui, dans une récente interview, a déploré les pressions exercées de toutes parts pour empêcher la sortie du film dans les salles françaises. « En France, on n’arrive pas à parler de notre histoire récente, s’est-il écrié au Journal du Dimanche. Ambiance, ambiance… Le festival de Cannes a déjà commencé.

 

*Retrouvez l’intégralité de l’interview de Thierry Frémaux par Louise Dupont dans l’émission "Rendez-vous sur la Croisette", jeudi 16 mai à 21h20.

 

Première publication : 13/05/2014

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