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Culture

DSK, Yves Saint Laurent : les absents font toujours fort

© Europacorp - WIld Bunch

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 18/05/2014

Objet d’une projection sauvage vendredi à Cannes, "Welcome to New York" a fait planer l’ombre de DSK sur la Croisette. En compétition, le mélancolique biopic "Saint Laurent" dresse un portrait peu révérencieux de l’icône de la mode. Buzz assuré.

"Qui viendra, qui ne viendra pas ?" Le traditionnel petit jeu qui agite les gazettes avant et pendant le festival de Cannes aura démontré cette année que ce sont finalement les absents qui suscitent le plus de tapage. Si les chances de voir Dominique Strauss-Kahn se balader ces jours-ci sur la Croisette sont proches de zéro, c’est pourtant bien de lui dont tout le monde parle ce vendredi. De lui ou plutôt du brûlot que le réalisateur américain Abel Ferrara a consacré à ses déboires new-yorkais.

"Welcome to New York" ne figure dans aucune programmation de la quinzaine mais il est tout de même parvenu à phagocyter l’attention médiatique. Ce coup de maître, on le doit à l’iconoclaste Vincent Maraval, coproducteurs du film et chef d’orchestre d’une grande opération marketing à laquelle Gérard Depardieu "himself", qui y campe DSK, s’est résolu à prendre part.

"Couillu"

Après avoir posé ses valises jeudi soir à l’hôtel Martinez, l’acteur français (ou belge, ou russe ?) devait participer, dans la soirée de vendredi, à la conférence de presse organisée à l’issue de la projection du long-métrage dans un petit cinéma de la rue d’Antibes (seulement 500 places). Projection sur grand écran d’autant plus convoitée qu’elle restera la seule à s’être tenue en France. Puisque, comme on le sait, "Welcome to New York" n’est visible, depuis vendredi, qu’en service de vidéo à la demande (VoD). "Couillu", pour reprendre les mots du réalisateur Gaspard Noé qui a pu voir cet obscur objet du désir.

S’il en est un avec qui l’on ne risque également pas de trinquer au bar du Carlton, c’est bien Pierre Bergé. Présenté ce vendredi en compétition, l’envoûtant et mélancolique biopic "Saint Laurent" de Bertrand Bonello, avec Gaspard Ulliel dans le rôle titre, est loin d’avoir soulevé l’enthousiasme de l’ancien compagnon et héritier testamentaire du célèbre couturier français. Il faut dire que l’homme d’affaires n’y est pas forcément traité avec les honneurs.

Mise en scène haute couture

Interprété par un sobre Jérémie Renier (à qui on pourra difficilement reprocher d’avoir forcé la ressemblance), Pierre Bergé est tout bonnement relégué à l’arrière-plan de la vie d’YSL. Chez Bonello, il n’est d’autre que celui qui tient les murs de la maison Saint Laurent, signe les chèques, négocie avec les actionnaires, contrôle l’image médiatique de son protégé. Le gardien du temple a beau avoir partagé 50 années de sa vie avec le couturier, jamais dans "Saint Laurent" leur amour ne s’exprime autrement que par de discrètes marques d’affection (s’embrassent-ils au moins une fois dans le film ?). De quoi vexer l’intéressé. Au moins comprenons-nous mieux pourquoi c’est la version très papier glacé de Jalil Lespert, sortie en janvier dernier, que Bergé a adoubée…

Seulement voilà, quand Lespert fait du prêt-à-porter, Bonello, lui, donne dans la haute couture. Son "Saint Laurent", comme on dit pour mieux le distinguer de son concurrent, est un joyau de mise en scène qui le porte au-delà du sage biopic. À la manière d’une Jane Campion avec "Bright Star" (sur la vie du poète John Keats) ou d’Anton Corbijn avec "Control" (pour le chanteur Ian Curtis), Bonello transcende le genre par l’audace de trouvailles visuelles et la grâce d’élégants mouvements de caméra. Parmi les moments forts du film, on retiendra la juxtaposition d’images brutes d’actualité (Mai 68, guerre du Vietnam…) à celles d’un sobre défilé. Et ce magnifique va-et-vient en plan-séquence illustrant le jeu de regard séducteur entre Yves Saint Laurent et son amant Jacques de Bascher (Louis Garrel).

Léa Seydoux, Gaspard Ulliel, Amira Casar pour "Saint Laurent" de Bertrand Bonello. © Mehdi Chebil

Le raffinement de l’écrin renferme toutefois un âpre et bien peu amène portrait du couturier. Le Saint Laurent de Bonello n’est pas homme à s’émouvoir, encore moins à attendrir. Trop enfant gâté, trop conscient de son génie, trop perméable à la mélancolie pour s’épancher sur son prochain. Le personnage est comme tétanisé par les sentiments, jusqu’à en contaminer le film. L’amitié qu’il entretient avec ses fidèles amies Loulou de la Falaise (Léa Seydoux) et Bethy Catroux (Aymeline Valade) relève du mystère. Même les scènes de sexe se refusent à la passion. Dans la haute couture, la chair est triste.

Il faut attendre la dernière partie du film pour que l’émotion affleure timidement. Le regard que le réalisateur porte sur le couturier, alors au crépuscule de sa vie, se montre plus révérencieux. Le vieil homme est devenu une icône. Retiré du monde, il ressasse au milieu de sa collection d’œuvres d’art ces florissantes années 1960-1970 où il n’était pas encore lui-même devenu une pièce de musée. "YSL est devenu 'Y est seul'", s’amuse-t-il. Saint Laurent est enfin devenu humain.

 

-"Welcome to New York" d’Abel Ferrara, avec Gérard Depardieu, Jacqueline Bisset…

-"Saint Laurent" de Bertrand Bonello, avec Gaspard Ulliel, Jérémy Renier, Léa Seydoux, Louis Garrel… (Compétition)

 

Première publication : 17/05/2014

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