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EUROPE

Alexis Tsipras, l'homme qui voulait changer la voie de l'Europe

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 22/05/2014

Le député grec Alexis Tsipras est le porte-drapeau de la gauche européenne à l’élection du président de la Commission européenne. Radical de gauche aux portes du pouvoir dans son pays, il espère changer la "voie de l’Europe". Portrait.

Il serait l’homme "qui fait trembler l’Europe". Incarnation du dogme anti-austérité, le grec Alexis Tsipras est le candidat du Parti de la gauche européenne (PGE) à la présidence de la Commission européenne. À 39 ans, il veut changer l’Europe de "voie et d’orientation" et il se hisse, dans les sondages, à des hauteurs auxquelles aucun autre candidat d’extrême-gauche ne peut rêver. Ses camarades l’ont plébiscité à la mi-décembre au Congrès du PGE à Madrid, en le désignant, à 84 %, porte-drapeau aux élections européennes du 25 mai.

Depuis, le jeune leader de Syriza, parti de la gauche radicale grecque, a entamé un tour d’Europe à la rencontre de la "gauche", comprendre la vraie gauche, celle à gauche des socialistes et des socio-démocrates. D’Athènes à Bruxelles, Paris, Rome, Palerme ou Berlin, Tsipras défend son programme pour l’Europe et pour la Grèce. À une Europe à genou, il propose d’annuler les dettes au-delà du seuil de 110 % du PIB, d’abroger des plans d’austérité et de lancer un plan pour relancer la croissance.

Dans l’œil du cyclone : le Mémorandum. Cet accord, passé entre le gouvernement grec et ses créanciers de l’Union européennes et du FMI, a imposé à la Grèce de réduire ses dépenses en échange d’un prêt de 130 milliards d’euros. "Catastrophe sociale", "crise humanitaire" et "austérité très dure, barbare"…  Tsipras n’a pas eu de mots assez durs pour désigner la cure d'austérité imposée à son pays jusqu’en 2015 lors de son passage sur FRANCE 24.

Avec ce discours, "Alexis" a su convaincre les premières victimes de la crise, notamment les Grecs de moins de 25 ans dont près de la moitié est touchée par le chômage. Alexis Tsipras a ainsi fait de Syriza la seconde force politique du pays. Lors des législatives du 6 mai 2012, le parti jusqu’alors marginal devançait les socialistes du Pasok à l’Assemblée nationale, s’inscrivant juste derrière les conservateurs de la Nouvelle démocratie.

Le candidat "normal"

Comment cet homme, encore inconnu il y a deux ans, est parvenu à déchaîner les foules à chacun de ses passages aux quatre coins de l’Europe ainsi qu’à terroriser les argentiers européens ? Il n’appartient pourtant pas à une dynastie politique comme le Pasok sait les cultiver. Il ne fait pas non plus l’unanimité au sein de son parti. Quant à se  base électorale, elle lui reproche déjà les compromissions auxquelles il a dû céder pour intégrer Syriza dans un parti européen. Mais tout cela n’est que cuisine interne.

Aux yeux du peuple, Alexis Tsipras incarne la rue, celle qui manifeste contre l’austérité. Dès qu’il le peut, il bat le pavé avec les "Indignés" ou les syndicats. Le candidat sans cravate est, ni plus ni moins, "normal". Son physique est commun : les cheveux bruns sont courts et légèrement gominés, l’allure sportive et le sourire timide. Ses passions, on ne peut plus classique : il circule à moto et comme des milliers d’autres, il adore le football. Et c’est peut-être cela qui plaît : les Grecs le voient comme l’un des leurs.

Son père n’était pas dans la politique mais entrepreneur en bâtiment. C’est d’ailleurs dans l’entreprise familiale qu’il commence à travailler après des études d’ingénieur. Né quatre jours après la chute de la dictature des colonels en juillet 1974, il grandit dans une famille de classe moyenne, où l’on débat politique. À 17 ans, il intègre le KKE, le parti communiste grec. En 1990, ses talents de leader se profilent lorsqu’il organise les manifestations lycéennes et négocie avec le ministre de l’Éducation. Puis en 2004, il rejoint le comité central de Syriza et prend les rènes du parti radical de gauche en 2008, devenant le plus jeune leader à la tête d’un parti dans un pays gérontocrate. Il y réussit l’exploit de contenir les différentes voix qui s’affrontent au sein de la coalition turbulente.

Euroscéptique ?

Reste maintenant à Tsipras d’obtenir, comme il le souhaiterait, "l’appui des Européens". Le manque de carrure internationale de celui qui bafouillait à peine l’anglais il y a deux ans reste son point faible. Il multiplie pourtant les sorties pour convaincre. Lors de son passage à Paris, en février dernier, où il s’est affiché aux côtés de Mélenchon, il n’a pas hésité à décocher ses flèches à l’encontre de François Hollande : "Il a fait naître beaucoup d’espoirs, pas uniquement en Grèce mais chez tous les progressistes européens qui espéraient qu’il devienne un contrepoids à l’Allemagne d’Angela Merkel. Mais il n’a pas été à la hauteur ", a déclaré Tsipras, que le  président français n'a pas reçu. Au nord de l’Europe, son projet laisse sceptique.

"Si ses idées ont un écho dans les pays du sud de l’Europe étouffés par la crise, pas sûr que ce discours soit audible dans le nord de l’Europe", estime Caroline de Camaret, rédactrice en chef Europe à FRANCE 24. Mais Tsipras "est un bon candidat pour la gauche européenne : il a du charisme, du dynamisme et vient d’un pays que l’on plaint", explique-t-elle. "La grande question est celle de sa crédibilité économique globale. Montrer qu’il n’est pas seulement un candidat de contestation."

Ces derniers mois, l’homme a arrondi les angles : il a écarté une possible sortie de l’euro – comme il l’avait pourtant préconisée jusque là -  et se défend de tout euroscepticisme : "Nous proposons ce qui semble être la seule politique réaliste à l’échelle européenne, c'est-à-dire une politique (…) orientée vers la cohésion sociale et la démocratie", avait-il annoncé sur Europe 1. À l’annulation de la dette, il a substitué sa "renégociation".  Des concessions qui font craindre aux plus radicaux de le voir pervertir l’essence même de Syriza sur l’autel du pouvoir. Mais celui qui se dit justement prêt à gouverner veut afficher l’image sage  d’un politique réaliste : "Je ne crois pas aux héros ni aux sauveurs", a-t-il affirmé au  "Guardian" le 18 mai. C’est pourtant ce qu’attendaient ceux qui l’ont élu.

Première publication : 21/05/2014

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