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EUROPE

Le "Djihadistan" syrien, une bombe à retardement pour l’Europe

© AFP | Camp d'entraînement djihadiste près d'Alep, en Syrie, le 19 juillet 2012

Texte par Nina HUBINET

Dernière modification : 04/06/2014

Les centaines de jeunes Européens qui partent en Syrie sont souvent pris en charge par des groupes extrémistes. Alors que certains ont pris le chemin du retour, l’Europe se retrouve aujourd'hui menacée par le conflit.

Le principal suspect de la tuerie du Musée juif de Bruxelles, Mehdi Nemmouche, a passé un an en Syrie, au sein du groupe djihadiste l’État islamique en Irak et au Levant, d’après les informations livrées, lundi 2 juin, par le ministre de l’Intérieur. Si le basculement du jeune homme vers l’extrémisme religieux semble s’être opéré en prison, son séjour en Syrie a probablement joué un rôle majeur dans sa radicalisation.

Plus de 700 Français sont partis combattre en Syrie ces derniers mois, selon Paris, et plusieurs d’entre eux seraient déjà revenus en France. Mais la fusillade du Musée juif de Bruxelles est la première attaque commise par un djihadiste français de retour de Syrie. Est-ce que le parcours de Mehdi Nemmouche est un cas particulier ? Faut-il en conclure que les centaines de jeunes Français, Britanniques ou Belges, qui vont "faire le djihad" contre l’armée de Bashar al-Assad, représentent autant de terroristes en puissance lorsqu’ils rentrent en Europe ?

Aider leurs "frères" syriens

D’après les divers témoignages de djihadistes français en Syrie, leur intention première est, dans la plupart des cas, d’aider les Syriens à se libérer du "tyran Assad". Depuis trois ans, les télévisions du monde entier et Internet diffusent les images atroces du conflit syrien... Étant donné la proximité avec l’Europe, les combattants étrangers sont beaucoup plus nombreux en Syrie qu’ils ne l’ont jamais été en Afghanistan, au Mali ou en Irak.

Comment certains passent alors du djihad contre l’armée syrienne au djihad dans leurs pays d’origine, en Europe ? Farhad Khosrokovar, directeur de recherches à l'École des hautes études en sciences sociales, spécialiste de l’islam en France, pointe l’endoctrinement subi en Syrie par ces candidats au djihad, qui atterrissent presque toujours au sein de groupes de combattants extrémistes. "Ils partent là-bas sans idée précise, pour aider leurs frères syriens, et quand ils reviennent ce sont des djihadistes aguerris", constate le sociologue. C’est souvent les djihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui prennent en main ces jeunes Français, Anglais, Belges ou Danois à leur arrivée sur le sol syrien. "L’EIIL est le groupe le plus radical, le plus cruel. Les jeunes y subissent plusieurs semaines de lavage de cerveau, avant d’apprendre le maniement des armes", souligne Farhad Khosrokovar.

"Djihadistan" à la frontière irako-syrienne

Un véritable "centre de formation" pour djihadistes en puissance aurait ainsi été mis en place par l’EIIL à la frontière entre l’Irak et la Syrie. Un "djihadistan", selon les termes de Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de l’islam contemporain, qui souligne le danger que représente aujourd’hui pour l’Europe cette fabrique de combattants radicalisés. "Beaucoup de ces jeunes qui débarquent en Syrie ne parlent pas un mot d’arabe. Ils sont perdus, vulnérables, et ils se retrouvent pris en charge par une structure totalitaire. Et là, on ne leur laisse plus le choix."

L’historien du Moyen-Orient, qui a effectué plusieurs séjours en Syrie depuis 2011, explique pourquoi l’EIIL – qui compterait actuellement entre 10 000 et 20 000 combattants - recrute des étrangers. "Militairement parlant, ils n’ont pas besoin de ces jeunes qui n’ont aucune compétence en matière de combat. Ils les utilisent souvent comme chair à canon, notamment pour les attentats-suicides, et à des fins de propagande." Des vidéos montrant les recrues étrangères de l’EIIL sont ainsi régulièrement diffusées par le groupe djihadiste, pour souligner son pouvoir d’attraction.

Les ambitions européennes de l’EIIL

Mais les ambitions de l’Irakien Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EIIL, ne se limitent pas à la Syrie. Le leader djihadiste commence en effet à faire de l’ombre à Al-Qaïda, et souhaiterait supplanter l’organisation d’Ayman al-Zawahiri. En début d’année, le successeur de Ben Laden a ainsi adoubé le Front al-Nosra, l’autre formation djihadiste présente en Syrie, comme représentante officielle d’al-Qaïda dans la guerre contre le régime Assad, choisissant clairement son camp. Le Front al-Nosra participe d’ailleurs aux côtés de l’Armée syrienne libre aux offensives visant à chasser l’EIIL de Syrie. "Plusieurs groupes djihadistes de la région, tels que Ansar Beit al-Maqdis en Égypte, n’écoutent plus Al-Zawahiri et ont reconnu al-Baghdadi comme leur chef. Mais al-Baghdadi a besoin de revendiquer une action de grande ampleur face à ses pairs pour supplanter al-Zawahiri. Et l’Europe lui apparaît aujourd’hui comme le terrain le plus propice pour commettre un attentat majeur."

Le recrutement de "soldats" européens est, dans cette perspective, d’autant plus utile. Et leurs actions sur le territoire européen pourraient alors apparaître non plus comme le fait de "loups solitaires", mais comme planifiées par des groupes liés à l’État islamique en Irak et au Levant. "Les gens de l’EIIL lisent les journaux, ils sont au courant de la montée de la xénophobie ici, et ils savent bien qu’un attentat terroriste en Europe susciterait une nouvelle vague de racisme." Or, dans leur "stratégie de djihad global", les dirigeants de l’EIIL parient justement, d’après Jean-Pierre Filiu, sur cet engrenage des haines, pour mener d’avantage de jeunes Européens musulmans à la radicalisation.

"Le fond du problème c’est la guerre en Syrie"

Toujours est-il que, si la Syrie ne s’était pas enlisée, depuis trois ans, dans une guerre civile particulièrement atroce, des groupes djihadistes tels que l’EIIL ne seraient pas aussi puissants. "Le fond du problème, ça reste la guerre en Syrie, et la crise identitaire d’une partie des jeunes Européens, qui fournit un terreau idéal pour le recrutement de djihadistes", rappelle Farhad Khosrokovar. La responsabilité de la communauté internationale, qui a favorisé la montée en puissance des mouvements djihadistes en Syrie en ne soutenant pas suffisament les rebelles de l’Armée syrienne libre, est par ailleurs écrasante, d’après Jean-Pierre Filiu. "Bachar al-Assad a vite compris qu’il était dans son intérêt de laisser ces groupes extrémistes prospérer, pour pouvoir agiter l’épouvantail djihadiste face aux Occidentaux. Aujourd’hui, il n’y a plus que les groupes rebelles 'révolutionnaires' qui combattent les djihadistes en Syrie." Quant aux hommes de l’EIIL, ils n’affrontent pas réellement l’armée du régime, affirme le chercheur, qui dit avoir vu les djihadistes quittant la ligne de front à l’arrivée des soldats de Bachar al-Assad.

Première publication : 02/06/2014

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