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Culture

"Les Ponts de Sarajevo" : "Le XXe siècle a débuté et s'est terminé ici"

© Stéphanie Trouillard, FRANCE 24 | La réalisatrice bosniaque Aïda Begic.

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 16/07/2014

À l'occasion du centenaire de l'attentat de Sarajevo, un film composé de 13 courts métrages revient sur l'histoire de cette ville. La réalisatrice bosniaque Aïda Begic a choisi de recueillir des témoignages de survivants du siège. Rencontre.

"Tout peut arriver, tu restes éternel. Sarajevo mon seul, mon unique monde". En noir et blanc, avec quelques notes de piano, une jeune femme chante une déclaration d’amour à la capitale de Bosnie-Herzégovine. Dans son court métrage, la réalisatrice Aïda Begic laisse transparaître toute sa passion pour sa ville. Une cité attaquée, éventrée, meurtrie, mais qui a toujours su renaître de ses cendres.

Dans le cadre du centenaire de l’attentat de Sarajevo, Aïda Begic a été invitée avec douze autres cinéastes à mettre en image son regard sur la capitale de la Bosnie-Herzégovine. "Quand j’ai entendu qu’il y aurait des grands noms comme Jean-Luc Godard, Cristi Puiu [réalisateur roumain] et Angela Schanelec [réalisatrice allemande], j’étais fière de faire partie de ce groupe", explique-t-elle à FRANCE 24, installée dans le café d’un grand hôtel de Sarajevo. "J’ai aussi dit oui car c’est à propos de ma ville, de quelque chose que j’aime. Ce n’était pas facile d’écrire une histoire sur quelque chose qui est si proche de moi et dont je me soucie énormément".

La bande annonce du film "Les pons de Sarajevo"

"Affronter le traumatisme"

Ce recueil de courts métrages, intitulé "Les Ponts de Sarajevo", reconstitue l’histoire de ce lieu qui fût le théâtre d’événements majeurs. "Le XXe siècle a débuté et s’est terminé ici", souligne la réalisatrice. Alors que certains de ses camarades ont choisi de se pencher sur l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en 1914 ou sur la Première Guerre mondiale qui en a découlé, Aïda Begic donne sa vision sur le siège de Sarajevo qui dura de 1992 à 1996. Une période qu’elle connaît intimement. Âgée de 16 ans, au début de la guerre de Bosnie, la jeune femme, qui était étudiante à l’Academy of Performing Arts, n’a pas quitté sa ville. Les tirs de sniper, les bombardements ou encore la faim sont ancrés dans ses souvenirs. "C’est la première fois que j’explore cette partie de ma vie en tant que réalisatrice. Pour l’instant je n’avais parlé que de l’après-guerre et de ses conséquences. Ce n’était pas facile pour moi de raviver ces blessures et d’affronter ce traumatisme".

Dans ces précédents long-métrages, "Premières neiges" en 2008 (Grand Prix de la Semaine de la critique au festival de Cannes) ou "Djeca, enfants de Sarajevo" en 2012 (mention spéciale du jury dans la catégorie Un Certain regard du festival de Cannes), Aïda Begic avait choisi d’évoquer la reconstruction de son pays à travers le destin de femmes ou d’orphelins. Pour "Les Ponts de Sarajevo", elle donne la parole aux survivants. Des voix s'élèvent à travers les rues ou entre les ruines pour raconter l’impensable.

"C’est incroyable à quelle vitesse, l’homme s’habitue à la mort", résume l’un de ces rescapés de l’horreur. Presque vingt ans après la fin du siège, l’artiste bosniaque a toujours du mal à comprendre un tel déchaînement de violence. "On n’aurait jamais imaginé que la guerre puisse commencer en Yougoslavie. Les gens étaient heureux à Sarajevo. Les gens vivaient vraiment tous ensemble depuis longtemps et cela est pourtant arrivé. Je me dis toujours que si cela s’est produit ici, cela peut arriver n’importe où", raconte-t-elle à quelques mètres d’immeubles où les traces de balles sont encore visibles.

>> À lire sur France24. com : "Sarajevo : le groupe Halka, un hymne à la paix"

Une société de plus en plus violente

Aïda Begic n’est pas avare de sourires. Mais l’espace de quelques secondes, son regard se voile. Une pointe de colère se fait entendre dans sa voix. La guerre a marqué au fer rouge son passé et continue de hanter son quotidien. Alors que le pays a été confronté en début d’année à de violentes manifestations contre la pauvreté et qu’il affiche un taux de chômage de 44 % (27,5 % en comptant les travailleurs au noir, selon la banque centrale), elle dresse un tableau sombre de la Bosnie. "Nous avons atteint un point vraiment très bas, mais j’espère qu’en touchant le fond, nous remonterons. […] La société est de plus en plus violente. J’ai peur qu’on vive, dans le futur, dans une sorte de 'Mad Max' avec des gens fous et des chiens dans les rues. Notre police ne fonctionne pas car le système est corrompu. Les gens n’obtiennent pas justice, ils doivent se la rendre eux-mêmes", constate-t-elle avec beaucoup d’amertume.

Avec son statut d'artiste, elle est loin d’être une privilégiée. Elle ne sait pas si elle pourra continuer à s’exprimer: "C’est de pire en pire. Nos musées sont fermés. Nous n’avons pas de librairies. Le cinéma est en train de mourir. Il y a encore quelques années, on pouvait demander des financements de la télévision ou de la ville, mais cela ne fonctionne plus. Il n’y a pas de politique culturelle dans ce pays, personne ne réfléchit à ça".

Mais comme beaucoup de ses compatriotes, elle ne s’avoue pas vaincue. Après avoir traversé tant d’épreuves, elle continue de lutter artistiquement : "En regardant 'Les Ponts de Sarajevo', je me suis dit : 'Mon dieu, où je vis et pourquoi je reste dans cette ville ?' Sarajevo est une ville où, quotidiennement, les choses se dégradent, mais ce n’est pas la pire au monde. […] Les habitants sont des gens biens et ils méritent de rester ici et de se battre pour que cette ville devienne un endroit meilleur". Aïda Begic aimerait qu’on arrête enfin d’associer sa cité chérie à la guerre. Mais même elle, n’arrive pas à faire autrement : "J’ai toujours rêvé de faire une comédie. La dernière fois pour les 'Enfants de Sarajevo', je voulais faire 'un teenage movie', mais quand j’ai réalisé quel type de vie ont les adolescents ici, c’est devenu une tragédie", conclut-elle avec regrets.

Franche, la perle du cinéma bosniaque ne veut pas habiller la réalité de paillettes. Avec amour et compassion, elle dépeint sans artifice et sans tromperie son Sarajevo. Une ville qu’elle nous invite à découvrir sans tarder. "Venez tant que nous existons encore. Ne manquez pas l’opportunité car c'est encore un très bel endroit à visiter, mais je ne peux rien garantir pour la suite !", lance-t-elle avec ironie dans un dernier éclat de rire. 

"Les Ponts de Sarajevo", sortie le 16 juillet sur les écrans français.

Première publication : 08/07/2014

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