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EUROPE

Les prisonniers des colonies, objets de propagande allemande

© Stéphanie Trouillard, France 24 | Le portrait d'un prisonnier, Lusani Cissé, paysan du cercle Dédougou au Burkina Faso actuel.

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 30/12/2014

Durant la Grande Guerre, des milliers de soldats coloniaux de l'armée française ont été faits prisonniers. Une exposition à Francfort montre comment l'étude de ces hommes par des ethnologues allemands a alimenté à l'époque les théories raciales.

Ce sont des portraits saisissants qui s'affichent dans une salle du musée d'histoire de Francfort. Des regards captés il y a 100 ans, qui nous fixent intensément. Ces clichés sont d'une telle qualité que dans la pupille d'un homme on distingue le reflet de son photographe. Ces images sont belles, mais aussi très dérangeantes. Ces visages sont ceux de prisonniers des troupes coloniales françaises, photographiés par des ethnologues allemands, qui à l'époque ont pu, à loisir, étudier ces hommes venus du bout du monde.

À partir de ces 15 clichés inédits, retrouvés récemment dans les archives de l'Université de la ville, une exposition intitulée "Science et propagande pendant la Grande Guerre" lève le voile sur la captivé oubliée de ces soldats venus d'Afrique de l'Ouest et du Nord. "Il n'y avait aucune indication sur ces portraits, à part l'origine ethnique de ces hommes. Il a fallu faire tout un travail de recherche pour retrouver certains de leurs noms", explique Céline Lebret, chargée de mission à l'Institut français d'histoire de Francfort, co-organisateur de cette exposition. "Les scientifiques étaient seulement intéressés par leurs origines. On était dans une science raciale, comme en France d'ailleurs à la même époque. On classait les êtres humains selon ces critères".

Des camps devenus laboratoires

Ces prisonniers, des spahis algériens et des tirailleurs sénégalais, faisaient partie des 600 000 soldats coloniaux qui ont combattu pour la France durant la Première Guerre mondiale. Au hasard des batailles, ils se sont retrouvés aux mains de leurs ennemis. Ils ont été regroupés très rapidement dans des camps spéciaux où ils étaient relativement bien traités, mais dans un but bien précis. "C'est le cas du camp Zossen, près de Berlin. Il a été édifié par les Allemands spécifiquement pour les prisonniers musulmans. C'est là qu'on a d'ailleurs construit la première mosquée du pays. L'Allemagne était en effet alliée de l'Empire ottoman, qui avait appelé au jihad contre l'Angleterre et la France. Elle espérait que les prisonniers musulmans se retourneraient contre ces deux nations”, décrit Céline Lebret.

Les coutumes et les rites religieux des captifs sont respectés. Des journaux en arabe sont même publiés dans le camp. Ils peuvent aussi faire du sport ou recevoir des cours d'allemand. Pourtant, très peu décident de rejoindre les rangs adverses : “Certains ont combattu avec les Turcs, mais cela s'est mal passé. Ils ont été utilisés comme travailleurs forcés”.

Alors que ce projet d'enrôlement montre ses limites, les Allemands comprennent en revanche qu'ils peuvent tirer partie de ces soldats d'une autre façon. Les camps deviennent des laboratoires à disposition des chercheurs. Pour Benedikt Burkard, commissaire de l'exposition, c'est un véritable eldorado pour les ethnologues du début du XXe siècle: "Ils ont saisi cette chance d'avoir à leur disposition des hommes du monde entier. Ce n'était pas des expériences humaines, comme les nazis ont pu le faire par la suite, mais ils ont effectué des moulages ou encore des photographies. Il y avait encore un certain respect pour ces hommes".

Des attaques racistes

Mais ces recherches ne sont pas seulement menées à des fins scientifiques, elles servent aussi la politique allemande: "Quand les Allemands ont envahi la Belgique, ils ont brûlé la bibliothèque de Louvain. Ils ont ainsi été présentés en France comme des barbares qui ont détruit la culture européenne. À leur tour, ils ont essayé de montrer que c'étaient eux qui incarnaient la civilisation, contrairement à ces soldats sauvages employés par les Français", résume le commissaire de l'exposition. Les prisonniers deviennent alors une arme de propagande. Alors qu'en France, les soldats des colonies sont montrés comme de "gentils patriotes" un peu enfantins, en Allemagne, ils deviennent des personnages sanguinaires, nettoyeurs de tranchées. Dans les livres, sur des cartes postales et même à travers des jouets pour enfants, les troupes africaines sont dessinées sous la forme de singes ou de cannibales.

Cette représentation négative marquera durablement les esprits. Après la Grande Guerre, les troupes coloniales françaises et belges qui occupaient la Rhénanie, seront accusées des pires atrocités: "On voit des soldats noirs frappant des civils ou encore une femme allemande avec un bébé noir. On les accuse de viols. L'armée française essaie de faire des procès, mais a priori, il n'y avait pas plus de crimes commis par les Africains. C'est la propagande qui a exagéré tous ces faits et qui en a fait des barbares", souligne Céline Lebret en montrant des timbres des années 1920 affichés lors de cette exposition. Une rhétorique qui sera bien entendu réutilisée quelques années plus tard par les nazis. Selon Benedikt Burkard, l'image de ces soldats coloniaux a d'ailleurs toujours une résonance aujourd'hui : "Ces théories raciales ont malheureusement encore un impact sur notre vision de l'Afrique et de ses habitants. Dans les médias, on aime les présenter comme étant sous-développés. Nous avons encore des préjugés".

En montrant ces collections sensibles en cette année de commémorations du début de la Première Guerre mondiale, le musée d'histoire de Francfort veut ainsi interroger les visiteurs sur leur propre vision des anciennes colonies et sur le crédit à accorder au discours scientifique. Les organisateurs espèrent aussi en apprendre un peu plus sur les hommes dont le portrait a servi de point de départ à l'exposition. "Ce serait formidable si on arrivait à identifier tous ces prisonniers. Peut-être que leurs descendants pourraient les reconnaître !", s'enthousiasme ainsi Benedikt Burkard. Grâce au travail de ce dernier et de l'Institut français, ils ne sont en tout cas plus complètement anonymes. Certains de ces regards du siècle dernier ont désormais un nom: Lusani Cissé, Tiegui Niantsin, Soro Tjén, Ahmed ben Abd el Kader ou encore Bel Kassem ben Hamed.

 - Une exposition organisée en coopération avec l'Institut Frobenius, l'Institut français et l'IFHA. À voir jusqu'au 15 février 2015 au Musée d'histoire de Francfort.

Première publication : 20/09/2014

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