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Moyen-Orient

Grande Guerre : la famine oubliée qui tua un tiers des Libanais

© Archives privées/Ibrahim Naoum Kanaan | Une famille souffrant de la famine au Mont-Liban

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 30/12/2014

La Mission centenaire propose cette semaine un cycle sur la Grande Guerre et le Liban. Un colloque met notamment en lumière la famine qui frappa cette région durant le conflit. Cet épisode, parfois qualifié de génocide, suscite de vives polémiques.

Lors de la Première Guerre mondiale, le Proche-Orient, alors sous domination ottomane, a lui aussi été le théâtre des tensions entre les Alliés et l’Entente. Afin de mieux comprendre l’impact du conflit sur cette région, l'Association des Amis de la Bibliothèque Orientale de Beyrouth et la Mission Centenaire organisent jusqu’au 21 novembre un cycle sur la Grande Guerre et le Liban à travers une série de colloques et d’expositions

Cet événement est l’occasion de revenir notamment sur la Grande famine qui frappa le Mont-Liban entre 1915 et 1918. Selon les chiffres, entre 120 000 et 200 000 Libanais, soit un tiers de la population, sont ainsi morts de faim au cours de cette période. Largement oublié, cet épisode de la Grande Guerre, parfois qualifié de génocide, suscite encore de vives polémiques. À l’occasion de sa venue à Paris, l’historien libanais Youssef Mouawad, professeur à l’Université américaine de Beyrouth, explique à France 24 pourquoi cette histoire a été occultée.

France 24 : Peut-on considérer la Grande famine (1915-1918) comme la plus grande catastrophe de l’histoire du Liban ?

Youssef Mouawad : Cela représente 200 000 morts en quatre ans. C’est énorme ! Les gens sont morts de faim. Ils ne pouvaient rien faire. Ils ne pouvaient pas résister. Les gens allaient dans les rues pris de délire, le ventre gonflé. Il y a des descriptions atroces comme dans l’ouvrage "Le Pain" de Toufic Youssef Aouad* : "Il y avait là une femme étendue sur le dos, envahie de poux. Un nourrisson aux yeux énormes pendait à son sein nu (…) La tête de la femme était renversée et ses cheveux épars. De sa poitrine émergeait un sein griffé et meurtri que l’enfant pétrissait de ses petites mains et pressait de ses lèvres puis abandonnait en pleurant". Il y a eu beaucoup de marché noir et le prix du blé a grimpé. Mais il faut aussi noter que toute la Syrie a souffert de la famine, car c’était une période de guerre. Le problème est de savoir dans le fond si les Libanais sont morts de la famine ou parce qu’ils étaient mal nourris ?

Qu’est-ce qui donc a provoqué cette famine ?

Il y a d’abord eu une invasion de sauterelles en 1915, qui a ravagé les récoltes. Il y a eu ensuite le blocus maritime des Alliés qui empêchaient les denrées de venir d’Égypte. Ils craignaient que celles-ci ne tombent entre les mains des Ottomans et de l’armée allemande qui avait quelques troupes là-bas. Mais c’est surtout le blocus terrestre imposé par Jamal Pacha, le gouverneur ottoman, qui est la première cause de cette famine. Il a empêché le blé de rentrer dans le Mont-Liban, ce qui affama la population. Car cette région montagneuse ne pouvait pas produire au-delà de quatre à cinq mois de denrées pour nourrir sa population.

Cette photo a été prise durant la grande famine par Ibrahim Naoum Kanaan, alors directeur principal des assistances gouvernementales au Mont-Liban. Selon sa famille : "Il a risqué sa vie malgré les menaces des autorités ottomanes afin de garder des clichés de ce drame". © Archives privées/Ibrahim Naoum Kanaan

Certains affirment que la politique de Jamal Pacha a entraîné un génocide. Ils se basent sur la déclaration du ministre turc de la guerre Enver Pacha qui expliquait en 1916 : "Le gouvernement ne pourra regagner sa liberté et son honneur que lorsque l’Empire turc aura été nettoyé des Arméniens et des Libanais. Nous avons détruit les premiers par le glaive, nous détruirons les seconds par la faim". Êtes-vous d’accord avec cette accusation ?

Pour moi, ce n’est pas le cas, car pour qu’il y ait un génocide, il faut une intention d’éradiquer une population. L’intention, dans ce cas précis, n’a pas pu être établie. Ce sont des propos apocryphes. Les Ottomans étaient bien sûr ravis que les chrétiens disparaissent, mais ils n’ont pas procédé de manière systématique. Jamal Pacha disait juste : "Je ne veux pas que les denrées rentrent dans le Mont-Liban car les Libanais étant pro-français, ils vont les donner aux Français".

Je suis moi-même chrétien, ma famille a souffert de cette famine, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’un génocide, comme ce qui a été fait aux Tutsis ou aux Arméniens. Les Libanais sont morts à cause d’une négligence grave et cruelle. Le blocus terrestre a tout aggravé. Les prix sont montés tout de suite. Les gens devaient traverser les frontières pour aller dans les villes et y mourir en mendiant, que ce soit à Damas, à Tripoli ou ailleurs.

Malgré toutes ces atrocités, ce pan de l’histoire libanaise est tombé dans l’oubli. Chaque année, le pays commémore la date du 6 mai, en référence aux nationalistes libanais exécutés par Jamal Pacha en 1916. Pourquoi rien n’est fait autour de la mémoire de la Grande famine ?

Au niveau personnel, je pense que les gens avaient honte de raconter ce qu’il s’était passé. Ils ne voulaient pas avouer que dans des familles, certaines femmes ont pu offrir des faveurs sexuelles à des officiers turcs pour nourrir leurs enfants. Le père Salim Daccache, recteur de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, a par exemple raconté que sa grand-mère a dû quitter son village. En chemin, elle a perdu un enfant qu’elle a dû laisser sur le bord de la route pour aller trouver du pain au bout de trois jours de marche. Ce ne sont pas des souvenirs héroïques et dans la montagne, on soigne beaucoup son image. On ne veut pas montrer que sa famille a été amenée à faire des choses qui ne sont pas à la hauteur. Jusqu’à la fin des années 20, on a parlé de la famine, mais après on a tu cette histoire. Il y a des choses atroces qui n’ont pas été transmises de génération en génération.

On a préféré mettre en avant la date du 6 mai, lors de laquelle des patriotes libanais chrétiens et musulmans sont morts sur le gibet. Ce jour du souvenir montre l’unité du Liban, même si on a vu ensuite avec la guerre civile qu’elle était factice. Ainsi, pour une quarantaine de personnes suppliciées, on a le jour des martyrs, tandis que pour la mort de 200 000 personnes, il n’y a rien. L’État libanais qui voulait se reconstituer avec sa composante musulmane devait trouver un événement plus fédérateur. Or la famine était davantage une histoire sécessionniste car elle a plutôt atteint les chrétiens. Les régions les plus touchées, comme le Mont-Liban, étaient en effet à 80 % chrétiennes.

Pensez-vous qu’avec le centenaire de la Première Guerre mondiale, cette histoire va enfin ressortir ?

Non, ce sera toujours mis de côté car c’est un événement sécessionniste. Il y a toujours des gens qui vont dire que ce sont les Turcs musulmans qui nous ont affamés. Il faut craindre que cela ravive des tensions. Dans un pays comme le Liban, où l'on essaye toujours d’effacer les mauvais souvenirs que les communautés ont en commun, ce n’est pas du tout le moment de parler de la grande famine. Malgré tout, depuis une dizaine d’années que j’en parle, les gens se souviennent peu à peu de certaines choses.

La famille d'Ibrahim Naoum Kanaan raconte également que le fonctionnaire a porté secours à de nombreuses familles en détresse, à l’insu des autorités ottomanes de l’époque, et "transporté pendant plusieurs semaines en pleine nuit des sacs de farine sur son dos". © Archives privées/Ibrahim Naoum Kanaan

- Ces photographies inédites de la famine au Mont-Liban ont pu être publiées grâce à l'aimable autorisation de Émile Issa-el-Khoury, petit-fils de Ibrahim Naoum Kanaan. Pour cette famille libanaise, ces clichés sont "un témoignage unique de la Première guerre mondiale et de ses effets désastreux sur la population du Mont-Liban de l’époque".

*"Le Pain" de Toufic Youssef Aouad, Sindbad-Actes Sud, sortie en février 2015, publication originale en 1939 sous le titre "Al-Raghîf"

 

Première publication : 19/11/2014

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