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Afrique

Massacre de Thiaroye : 70 ans après, les zones d’ombres demeurent

© Georges Gobet, AFP | Le cimetière militaire près du camp deThiaroye, en novembre 2007.

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 01/12/2014

Il y a 70 ans, l'armée française faisait feu près de Dakar sur des tirailleurs sénégalais réclamant leurs soldes. Alors que certains veulent une réhabilitation de ces soldats, cette histoire longtemps occultée est toujours source de polémiques.

Au petit matin du 1er décembre 1944, dans le camp de Thiaroye, près de Dakar, l’armée française réprime dans le sang le mouvement de protestation de tirailleurs sénégalais (un terme qui désigne des soldats originaires de plusieurs régions de l’Afrique occidentale française)  Alors que ces hommes réclament le paiement de leurs soldes, correspondant à leurs années de captivité par les Allemands en France durant la Seconde Guerre mondiale, leurs frères d’armes ouvrent le feu, faisant 35 morts.

Soixante-dix ans après, le Conseil représentatif des associations noires (Cran) a annoncé jeudi 27 novembre avoir lancé deux actions en justice contre l'Etat français pour obtenir "révision et réparation". Longtemps passé sous silence, ce massacre suscite toujours de nombreuses interrogations parmi les historiens. Auteur d’une thèse à ce sujet à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Martin Mourre explique à France 24, les zones d’ombres qui subsistent autour de cet épisode polémique de l’histoire de France.

France 24 : Que s’est-il exactement passé le 1er décembre 1944 ?

Martin Mourre : Les historiens ne sont pas sûrs du déroulement exact des événements. Des tirailleurs sénégalais ont été prisonniers de guerre pendant quatre ans en France à partir de 1940. Après la libération, l’armée les fait rentrer à Dakar en novembre 1944. Ils doivent alors toucher leurs soldes, le salaire pour les militaires. L’armée française doit leur payer ¼ de ce montant à l’embarquement en France et les ¾ restants à l’arrivée au Sénégal. Ils arrivent le 21 novembre et avant de retourner dans leur pays d’origine, ils sont regroupés à Thiaroye, un camp militaire qui existait depuis la Première Guerre mondiale. Ils sont en voie de démobilisation, mais il semble que l’armée n’a pas l’intention de payer les ¾ restants. Il y a un mouvement de protestation de la part des tirailleurs qui refusent de repartir chez eux. Cela occasionne la visite du général Dagnan le 28 novembre qui leur assure plus ou moins qu’ils seront payés. Mais la veille du 1er décembre, ce général met sur pied une force de répression, dont les automitrailleuses vont tirer le lendemain sur les hommes qui sont regroupés à cet endroit.

Soixante-dix ans après ces faits, cette histoire reste toujours très sensible. Quelles en sont les raisons ?

Il y en a plusieurs. Comme l’a aussi montré l’historienne Armelle Mabon, les archives dont on dispose sont celles de l’autorité coloniale et militaire. Ce qui apparait assez clairement, même si je ne peux pas le prouver, c’est qu’il s’agit d’archives falsifiées. L’autorité militaire, qui ordonne la répression, est bien obligée de maquiller ce qu’elle a fait pour se justifier vis-à-vis de sa hiérarchie et du pouvoir civil à Dakar et en métropole. Dans ces documents, il y a suffisamment de contradictions qui apparaissent. Sur la question des soldes, il y a un écrit postérieur au 1er décembre où il est inscrit que les soldes devaient être payés en totalité à l’embarquement en France. Du point de vue de l’autorité militaire, ils montrent ainsi qu’ils étaient dans leur bon droit. Ils affirment qu’il n’y avait pas de problème de soldes et que ce sont des tirailleurs qui ont réclamé plus et qu’ils étaient donc en état de rébellion avancée. La répression était alors légitime. Il y a d’autres documents antérieurs qui montrent au contraire que l’autorité coloniale ne s’est pas acquittée de ce qu’elle devait aux soldats.

Mais ces derniers étaient en fait dans leur bon droit. Après la répression, les autorités militaires ont désigné des tirailleurs comme des meneurs de la rébellion. Il y a un procès qui s’est tenu en mars 1945. Quand on regarde les archives, on constate des choses complètement improbables. On a notamment raconté que des tirailleurs avaient été gangrénés par la propagande allemande et qu’on avait retrouvé dans leurs affaires des photos d’Hitler.

L’historienne Armelle Mabon estime qu’il s’agit d’un massacre prémédité. Partagez-vous cette opinion ?

Je n'en suis pas certain. Il y a des faisceaux d'indices qui pourraient aller dans ce sens là. Notamment le fait qu’il s’agissait d’une force de répression lourdement armée et qui a encerclé le camp au petit matin. A priori ce n’était pas seulement pour remettre les soldats au pas, mais aussi dans l’idée de faire quelque chose de plus grave. Dans son rapport, le général Dagnan a aussi expliqué avoir été pris en otage par les tirailleurs, ce qui justifie selon lui la mise en place de la répression. Cela parait un peu excessif. Cela rappelle l’affaire Firmin Mahé, cet Ivoirien tué par des militaires français (le chef présumé d'une bande armée en mai 2005, NDLR). Ces derniers ont dit qu’ils avaient eu un ordre de la part de leur supérieur hiérarchique, le général Poncet, qui a toujours nié. A Thiaroye, on est aussi dans un ordre oral. Il n’y a pas d’ordre écrit qui dirait "ouvrez le feu". C’est aussi le langage de l’armée de dire "Allez-y " sans que cela soit un ordre. Sur la préméditation, la question se pose donc franchement, mais cela reste à éclaircir.

Une autre zone d’ombre concerne le bilan. Tout le monde aligne des chiffres différents. Il y a un chiffre officiel qui est de 35 tués. Il n’y a pas beaucoup d’éléments pour avancer un autre chiffre. On a le nom de 11 personnes qui sont mortes des suites de leur blessure. On n’a pas la liste des 24 autres, ni le lieu de leur inhumation.

Le président François Hollande évoque le massacre de Thiaroye dans son discours à Dakar le 12 octobre 2012 (3min24)

De nouvelles actions en justice ont été lancées pour obtenir un procès en révision. Pensez-vous que cela soit une bonne idée ? Estimez-vous au contraire que le président français François Hollande avait fait un premier pas en 2012 lors de son discours à Dakar en proposant de donner les archives sur Thiaroye au Sénégal ?

Je pense que la proposition de donner les archives au Sénégal n'est pas satisfaisante car ce serait pour les donner au musée du mémorial qui est en construction. Pour moi, les archives ont plus vocation à être étudiées par les historiens qu'à être exposées comme des trophées. Sur la question de la réouverture, j'ai du mal à me positionner. Je ne suis pas totalement convaincu non plus. Je pense qu'il y a beaucoup d'autres actions en réparations à mener, que ce soit d'un point de vue symbolique comme financer un musée au Sénégal ou faire une place Thiaroye à Paris. En repassant par l'institution judiciaire, je me demande ce que cela implique. Est ce qu'on est sur une réhabilitation commune de tous les tirailleurs qui ont été condamnés ? Dans ce cas là, est ce qu'on a besoin de refaire un procès et donc de passer par la cour de cassation ? Si on va jusqu'au bout, il faut aussi trouver les commanditaires et les coupables, donc des officiers français. Je me demande tout simplement si la polémique de l'histoire a sa place dans un tribunal.

Pourquoi tant de silence au sujet de ce massacre ?

Il y a eu clairement des volontés à différents niveaux de cacher cela. Ça se comprend du point de vue de l’autorité militaire. Le film "Camp de Thiaroye" (du réalisateur sénégalais Ousmane Sembène en 1988, NDLR) n'a pas été diffusé en France alors qu'il avait été primé au festival de Venise et qu'il a eu de très bonnes critiques. Les réseaux de distribution ne l'ont pas acheté. L'armée française avait dénoncé à l’époque l'exagération du film même si c'est une œuvre de fiction, tourné 45 ans après les faits.

Il est vrai que la question du passé est compliquée en France, tout particulièrement concernant Vichy et la Seconde Guerre mondiale. La question coloniale est aussi sensible. La Guerre d'Algérie reste encore très présente. Il peut y avoir des volontés d'occultations sur Thiaroye en particulier, mais il faut savoir que cela a été commémoré ces dernières années au Sénégal. En 2004, on avait déjà eu une première déclaration d'un ambassadeur spécial français qui avait été dépêché par Jacques Chirac en et qui avait reconnu Thiaroye à un niveau étatique et officiel. 

La bande annonce du film "Le camp de Thiaroye" d'Ousmane Sembène (1988)

Le camp de Thiaroye - Bande annonce par moidixmois

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Hommage de François Hollande

Les présidents français François Hollande et sénégalais Macky Sall ont inauguré, dimanche 30 novembre, un mémorial au cimetière de Thiaroye, à l'endroit même où des tirailleurs sénégalais furent tués par l'armée coloniale française.

"Ces évènements sont tout simplement épouvantables, insupportables", a déclaré François Hollande. "Je voulais réparer une injustice et saluer la mémoire d'hommes qui portaient l'uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leurs fusils, car c'est ce qui s'est produit."

Le 1er décembre 1944, a ajouté le chef d'État français, "35 tirailleurs trouvèrent la mort d'après les rapports officiels de l'époque. Si l'on ajoute les victimes décédées de leurs blessures immédiatement après les faits, ils furent sans doute plus de 70."

Première publication : 01/12/2014

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