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Moyen-Orient

Les civils syriens, otages des belligérants

© Louai Beshara, AFP | Des dizaines de camions remplis de nourriture ont pu pénétrer dans les villes de Madaya, Foua et Kefraya lundi 11 janvier.

Texte par Amara MAKHOUL-YATIM

Dernière modification : 13/01/2016

Lundi, des vivres ont pu être acheminées à Madaya, mais aussi dans les villes chiites de Foua et Kefraya assiégés par les rebelles. La tactique du siège est en effet utilisée par tous les belligérants en Syrie. Éclairage.

En une des journaux, des enfants syriens émaciés, squelettiques. Le sort des habitants de Madaya, ville de 40 000 habitants située à 40 km de Damas et assiégée par le régime depuis plusieurs mois, a provoqué début janvier un tollé international. Ces vives réactions ont poussé les autorités syriennes à autoriser le passage de convois humanitaire sous l’égide de l’ONU. Lundi 11 janvier des camions de vivres ont pu pénétrer à Madaya, mais aussi dans les villes chiites de Foua et Kefraya, situées dans la province d’Idleb, dans le nord de la Syrie.

Foua et Kefraya sont aussi assiégées depuis plusieurs mois, mais par des rebelles. Leur sort est lié à celui des villes assiégées de la périphérie de Damas : le pouvoir syrien n’a accepté de ravitailler Madaya qu’à la condition de voir Foua et Kefraya l'être aussi. En août, le destin de ces deux villes chiites a été suspendu, de la même façon, à celui d'une autre ville proche de Damas : une brève trêve avait été négociée à la fois dans la ville rebelle de Zabadani, près de la capitale, et dans ces deux communes du Nord.

Le siège et la faim comme armes de guerre

Ce n’est pas la première fois que des civils se retrouvent piégés puis affamés par des forces du régime syrien. Ce fut le cas notamment de Mouadamiyeh, dans la banlieue de Damas, ou du quartier de Yarmouk, pendant l’hiver 2014. La gravité de la situation était la même, bien que l’information, à l'époque, avait connu un moindre écho médiatique. Damas appliquait alors une stratégie de trêve avec des brigades rebelles, trêves que le régime obtenait après des semaines de siège sur des villes entières. La soumission par la faim.

"Le siège est également une tactique pour pousser les civils à fuir ces zones et bombarder les rebelles qui resteraient", explique Fabrice Balanche spécialiste de la Syrie et chercheur invité au Wahsington Institute. Selon lui, le régime n’empêche pas les civils qui le souhaiteraient de sortir de la ville. L’exemple du centre-ville de Homs en témoigne : l’armée syrienne avait assiégé trois quartiers du cœur de la vieille-ville, où se trouvaient quelques milliers de combattants rebelles que le régime poussait à la reddition. Il ne restait qu'une centaine de civils non-armés, prisonniers dans les rues de ces quartiers et à qui les rebelles rationnaient les vivres, selon des informations obtenues par France 24. "Ils se servaient [des civils] comme de boucliers humains", commente le chercheur. Difficile toutefois de savoir si, aujourd’hui, la situation des habitants affamés de Madaya est comparable : leur est-il possible de sortir de la ville ? Cette question reste aujourd'hui en suspens.

Selon le comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui pousse le gouvernement syrien à accepter l'évacuation quelque 400 habitants de Madaya en situation critique, les "négociations sont compliquées et risquent de durer longtemps".

Mais les rebelles ne sont pas en reste et usent également du la tactique du siège. Non loin de Foua et Kefraya, deux autres localités de la province d’Alep, Zahra et Nobol, sont assiégées depuis plus de trois ans et subissent des pluies de roquettes et de mortiers tirés par les rebelles. Pourquoi cet acharnement sur ces villes-là spécifiquement ? Leurs habitants sont majoritairement chiites, donc considérés comme loyalistes. Les rebelles, qui ont pris très tôt le contrôle de la majeure partie de la province d’Idleb ainsi que de la campagne d’Alep, estiment que ces villes sont des poches ennemies devant être réduites à néant. "Foua, Kefraya, Zahra et Nobol sont encerclées par des brigades islamistes, notamment le Front al-Nosra, dont l’idéologie est d’éliminer les chiites et les alaouites", souligne Fabrice Balanche. Au début du conflit, rappelle le chercheur, plusieurs villages chiites de la province de Homs ont ainsi essuyé d'intenses attaques des rebelles.

Sans oublier, à l'été 2013, le siège des quartiers ouest d’Alep tenus par le régime. Les rebelles avaient alors totalement coupé la route Alep-Damas, empêchant les vivres d’arriver en ville. "Ils ne laissaient que rarement passer des camions, moyennant finance", poursuit Fabrice Balanche, ce qui avait provoqué une flambée les prix des denrées et affamé des dizaines de milliers d’habitants. Certains d'entre eux, qui y avaient trouvé refuge après avoir fui d'autres zones syriennes, vivaient déjà dans des situations particulièrement précaires. Il arrive encore régulièrement aux rebelles de couper l’eau de ces quartiers d'Alep pendant plusieurs semaines. La principale centrale permettant l'approvisionnement en eau est située en zone rebelle, dans le nord-est de la ville. 

Fabrique Balanche rappelle également le cas très peu connu de Deir Ezzor dans le nord-est de la Syrie, "dont le centre-ville, loyaliste, assiégé par l’organisation de l’État islamique et ravitaillé par avion".

Assiéger une ville est donc, pour les rebelles, un moyen de pression contre le régime. Ils peuvent en outre s’en servir comme monnaie d’échange, comme c’est le cas actuellement dans l’accord impliquant Madaya, Foua et Kefraya.

Des situations difficiles à comparer

Nombreux sont ceux qui toutefois estiment que toutes les situations évoquées plus haut ne sont pas comparables. Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie et enseignant à l’université d’Edimbourg assure ainsi que certaines localités se trouvent dans des situations moins préoccupantes que ne l'est Madaya. "Dans toutes les petites villes chiites du Nord, le régime a pu, un tant soit peu, ravitailler la population par hélicoptère", explique-t-il. Des ravitaillements peu fréquents, en raison des risques qu'ils représentent pour l'armée syrienne, rétorque Fabrice Balanche. "Des hélicoptères en route pour Zahra et Nobol ont été abattus par les rebelles à plusieurs reprises", observe-t-il ajoutant que ce type d'approvisionnement ne peut pas sustenter réellement une population de 40 000 à 60 000 personnes (comme à Zahra et Nobol).

En outre, la petite taille de Madaya rend son cas encore plus particulier. "Quand les rebelles assiégeaient les quartiers ouest d’Alep en août, par exemple, la superficie autrement plus grande de la localité [Alep est la deuxième ville du pays, NDLR], permettait beaucoup plus de possibilité d’infiltration de vivres notamment par des tunnels", explique Thomas Pierret. "Madaya est si petite qu’on ne peut rien tenter. Et quand on pouvait graisser la patte d’un rebelle dans le cas de l’ouest d’Alep, ou d’un soldat syrien dans des sièges comme celui de Mouyadamieh, ce n’est pas le cas à Madaya où ce sont plutôt des hommes du Hezbollah qui tiennent le siège et se montrent particulièrement incorruptibles", poursuit-il.

Les rebelles de Madaya et Zabadani, situées à proximité de la frontière avec le Liban, menaçaient les intérêts du Hezbollah, qui s'est donc impliqué dans ces deux villes. "C’est à Zabadani que la milice chiite libanaise est intervenue pour la première fois dans le conflit en 2012", remarque Thomas Pierret. "En outre, le Hezbollah et l'Iran se sont bien plus préoccupés du sort des habitants de Foua et Kefraya que le régime syrien. Les miliciens chiites recrutés dans ces localités ont été intégrés dans les rangs du Hezbollah qui ne fait, en somme que défendre, ses troupes", soutient le chercheur.

Quels que soient les assiégeants ou les assiégés, les civils sont les premiers à souffrir. Le CICR, qui s’est également rendu à Foua et Kefraya lundi y a jugé la situation "très préoccupante" dans les deux villes "sans eau potable, sans électricité et sans nourriture". Malgré les largages par hélicoptère donc.

L’affaire de la famine de Madaya survient à quelques semaines des pourparlers de paix entre le régime et l’opposition censés s'ouvrir le 25 janvier à Genève, avec, en ligne de mire, la mise en place d'une autorité de transition pour mettre fin au conflit qui, depuis près de cinq ans, a fait plus de 260 000 morts et des millions de déplacés. Selon Fabrice Balanche, cet agenda est tout à fait opportun pour l’opposition syrienne : "Ils vont s’en servir pour soutenir qu’on ne peut pas dialoguer avec un régime qui affame sa population".

Première publication : 13/01/2016

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