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Raul Castro à Paris : "La France dame le pion aux États-Unis"

© Stéphane de Sakutin, AFP | François Hollande et Raul Castro sur le perron de l'Elysée, le 1er février 2016.

Texte par Ségolène ALLEMANDOU

Dernière modification : 01/02/2016

Le 1er février, le président cubain, Raul Castro, a foulé pour la première fois le sol français lors d'une visite officielle. L'occasion pour la France de prendre une longueur d'avance sur les États-Unis en matière économique et diplomatique.

Il y a encore quelques années, la visite officielle de Raul Castro - ou de son frère Fidel - en France aurait été tout simplement inconcevable. De l’aveu des spécialistes, sa venue aurait même soulevé "des tempêtes de protestation", comme ce fut le cas en 1995 en France, lors de l’accolade entre François Mitterrand et Fidel Castro, alors invité par l’Unesco. Lundi 1er février, le président cubain a été reçu en grande pompe à l’Élysée par le chef de l’État français, François Hollande. Cette première historique depuis 1959 en dit long sur la normalisation des relations franco-cubaines.

La France tient avant tout à remercier Cuba pour son rôle discret, mais crucial, dans la finalisation de l’accord final sur le réchauffement climatique lors de la COP21 à Paris, le 12 décembre 2015. "Le président cubain est intervenu pour faire plier le Nicaragua, réticent jusque dans les dernières heures, et valider la version finale de l’accord", rappelle Janette Habel, enseignante à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine à Paris III (IHEAL) à France 24.

Le même jour, le ministre français des Finances, Michel Sapin, annonçait l’annulation de la dette cubaine, équivalent à 11,1 milliards de dollars, qui n’était pas remboursée depuis un quart de siècle. Sous l'impulsion du gouvernement français, le Club des créanciers de Paris (composé de l'Australie, l'Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, l'Italie, le Japon, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse) a accepté d'effacer cette énorme ardoise, ainsi que les intérêts de retard, qui s'élèvaient à 4 milliards de dollars. Seuls, "les arriérés (environ 2,6 milliards de dollars) seront remboursés par Cuba sur une période de 18 ans afin de tenir compte de sa situation économique", précise le texte de cet accord historique.

Pour Stéphane Witkowski, Président du Conseil de gestion de l’IHEAL (Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine), le rapprochement entre Cuba et la France est tout aussi stratégique pour la France que pour Cuba

>> À lire aussi sur France24 : "Cuba libre, Cubains sceptiques"
 

Relation culturelle forte

Dans ce contexte, le tête-à-tête entre le cadet des Castro et le président français vient sceller "une nouvelle ère" dans les relations entre les deux pays, affirme Jean Ortiz, chercheur spécialiste de l’Amérique latine à France 24, surtout après la visite de François Hollande en mai dernier à La Havane. Il a été le premier chef d’État occidental à se rendre sur l'île depuis la révolution castriste de 1959, mais aussi le premier président français depuis l'indépendance de l'île en 1898. Malgré le peu de visites officielles des chefs d'État de ces deux pays, "Cuba et la France ont toujours entretenu une relation sentimentale et culturelle forte", poursuit le chercheur.

Historiquement, la France a toujours occupé une position privilégiée aux yeux des Cubains, et surtout des frères Castro, inspirés par le siècle des Lumières puis par la révolution française de 1789. La population cubaine perçoit la France comme un pays qui ne se soumet pas à l'ennemi américain. "Le discours du général de Gaulle, qui avait appelé les pays d'Amérique latine - alors pré carré des États-Unis - à l'indépendance lors de sa tournée en 1964, avait marqué les esprits", commente Janette Habel. Sans compter que depuis 1991, Paris vote chaque année en faveur de la résolution demandant la levée de l'embargo économique sur l'île à l'Assemblée générale de l'ONU.

"Une visite à haute teneur économique", comme l'explique la journaliste Karina Chabour

Renforcer les liens entre Cuba et les entreprises françaises

"Cette période de rapprochement va être forcément propice à l'élargissement de leurs liens commerciaux”, poursuit Jean Ortiz. Pour la France, dixième partenaire économique de l'île, il s’agit surtout d’accroître sa présence sur le marché cubain dans des secteurs stratégiques tels que la construction, l’énergie mais aussi le tourisme, afin de ne pas passer à côté de l'ouverture économique de Cuba.

Pour y parvenir, François Hollande s’était rendu à La Havane avec une trentaine de chefs d’entreprise avant même que la Maison Blanche ne programme un déplacement sur l’île pour Barack Obama. "C’est toujours bien que la France soit la première, en avance", s’était félicité le président français, même si peu de contrats avaient été signés lors du déplacement.

En effet, dans cette course aux investisseurs, la France est en compétition avec les États-Unis, troisième partenaire commercial de Cuba derrière le Venezuela et la Chine, auxquels elle refuse de laisser tout le morceau. Si certains spécialistes qualifient les marchés cubains de limités, en raison des salaires moyens avoisinant les 20 euros par mois, Paris reste déterminé à s’implanter dans la plus grande île de la zone Caraïbes, "pour accélérer les échanges avec les Antilles françaises, en grandes difficultés économiques", ajoute Janette Habel.

Plusieurs groupes français sont déjà présents sur l’île depuis plusieurs années, comme Pernod-Ricard (Rhum Havana Club), mais aussi Bouygues et Accor qui participent au développement touristique de Cuba. Ce secteur moteur dans l’économie de l’île connaît une importante ascension depuis le dégel des relations diplomatiques entre La Havane et Washington en juillet 2015. L'année dernière, Cuba a accueilli un nombre record de 3,5 millions de visiteurs, contre 3 millions l’année précédente.

"Les entreprises américaines enragent"

"Pour l'instant, les entreprises françaises ont une longueur d’avance sur le rival américain en raison de l’embargo toujours en vigueur", analyse Janette Habel. Car si les relations diplomatiques cubano-américaines se sont détendues en juillet dernier, la douloureuse question de l’embargo instauré en 1962 par John F. Kennedy, et renforcé par la loi Helms-Burton en 1996, est loin d’être réglée. "Résultat : les entreprises américaines, ainsi que les lobbies, enragent de ne pas pouvoir aller faire du business sur l’île voisine", poursuit la chercheuse de l’IHEAL.

Soucieux de lever le blocus économique américain avant la fin de son mandat, Barack Obama a, ce mois-ci, une nouvelle fois appelé le Congrès, seul organe en mesure d'y mettre un terme, à agir. "Cinquante ans passés à isoler Cuba n'ont pas réussi à promouvoir la démocratie et nous ont fait reculer en Amérique latine. Vous voulez renforcer notre leadership et notre crédibilité sur le continent ? Admettez que la guerre froide soit finie. Levez l'embargo !", a-t-il lancé. En attendant, la France se frotte les mains.

Première publication : 31/01/2016

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