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Moyen-Orient

À Alep, un Français "donne une voix à ceux qui n’en ont pas"

© Pierre Le Corf | Pierre Le Corf, à Alep en Syrie, avec des enfants Syriens : "Je les appelle les invincibles, on leur a volé leur enfance."

Texte par Amara MAKHOUL-YATIM

Dernière modification : 04/05/2016

Pierre Le Corf est français. Depuis trois semaines, cet homme de 27 ans se trouve à Alep en Syrie, une ville en proie à des violents bombardements. Il partage le quotidien des habitants de la zone tenue par le régime et livre leurs témoignages.

"Je suis là pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas", martèle Pierre Le Corf depuis Alep, grande ville du nord de la Syrie, sur laquelle s’abat une pluie de bombes depuis une dizaine de jours. Alors que les derniers habitants de la ville cherchent à fuir par n’importe quel moyen, lui refuse de partir, au grand dam de certains de ses proches. Pourtant rien ne prédestinait le jeune Français de 27 ans à se trouver au cœur du conflit syrien. Et sur son front le plus dangereux.

Début 2015, le jeune homme originaire de Bretagne lance une organisation, "We are surperheros". L’idée est simple : faire le tour du monde et dresser des portraits de gens lambda, rencontrés au fil de sa route. "Car je crois que chacun a une histoire", soutient-il, convaincu qu’on s’enrichit de la rencontre de l’autre. Son aventure le mène sur les cinq continents, souvent à la rencontre de personnes défavorisées. Le voyage de Pierre Le Corf n’a pas toujours été sans danger.

Conscient de susciter l’inquiétude – voire la désapprobation – en se rendant dans un pays où la guerre a déjà tué plus de 270 000 personnes, il justifie sa démarche. "J’ai vécu de nombreux mois dans des zones vraiment très difficiles, peut-être tout autant que la Syrie, mais au contexte différent", argumente-t-il. "Je n’ai pas la prétention de changer le monde, mais les gens qui vivent en condition de guerre ont besoin de sentir qu’ils ne sont pas oubliés. J’espère partager avec vous leurs histoires et leur apporter de l’espoir. C’est ma petite goutte d’eau", explique le jeune homme à France 24.

La ville d’Alep est divisée depuis fin 2012 en deux parties : l’Est est tenu par les rebelles, l’Ouest par le régime. L’est de la ville a été régulièrement pilonné par l’aviation syrienne, et, depuis février dernier, par les Russes également. Les rebelles, eux, ripostent par des tirs de roquette, de mortiers et de bombonnes de gaz bourrées d’explosifs sur la partie de la ville tenue par le régime. Depuis que les violences ont gagné la métropole du Nord, les Alépins ont fui la ville par milliers, souvent vers la Turquie ou vers l’étranger.

Pierre Le Corf se trouve pour sa part du côté de la ville tenu par le régime de Bachar al-Assad. Il raconte sur les réseaux sociaux le quotidien qui s’offre à ses yeux et surtout les histoires des Syriens qu’il rencontre, qui vivent depuis le 24 avril sous un déluge de feu d'une intensité jusqu'alors inédite dans cette partie de la ville.

Les Alépins font preuve d’une "résilience incroyable"

Si l’on s’en tient à la couverture médiatique du conflit, force est de reconnaître que la menace jihadiste, les bombardements, et l’image d’une ville en ruines tiennent le haut de l’affiche. "On ne parle jamais des enfants qui continuent d'aller à l’école, des milliers de commerçants qui ouvrent chaque jour leurs échoppes et des familles qui doivent continuer à vivre, parce qu'à Alep, la vie continue face à la guerre", témoigne-t-il. "Le quotidien de ces gens est riche et mérite d’être partagé".

Des histoires particulières et la réalité du quotidien, c’est ce que Pierre Le Corf veut partager. Ainsi, mardi 3 mai, il se trouvait avec une famille dans le quartier de Zahraa, dans le nord-ouest de la ville, ciblé par les tirs rebelles. Ils lui ont raconté que la principale raison pour laquelle les Syriens envoyaient leur fils à l’étranger à n’importe quel prix était le service militaire. "En Syrie, si une famille n’a qu’un fils, il est exempté du service militaire. S’ils en ont au moins deux, ils doivent obligatoirement le faire et se retrouveront au front", raconte-t-il. Quelques jours auparavant, Pierre Le Corf se trouvait à Cheikh Maqsoud, un quartier peuplé majoritairement de Kurdes. Il y a rencontré une jeune femme, dont l’époux a rejoint les rangs de l’organisation État islamique (EI) en emmenant ses deux enfants.

Les personnes rencontrées au fil des jours racontent leur quotidien au jeune breton. "Ce qui pèse particulièrement sur les Syriens que j’ai rencontrés à Alep, ce sont surtout les pénuries d’eau, d’électricité, et le coût exorbitant de la vie. Pour vous donner une idée, un kilo de pomme de terre, qui coûtait 15 livres avant la guerre, en coûte aujourd’hui 300 [un peu plus d'un euro selon le taux de change actuel]", raconte-t-il. "Ils me disent aussi ce qu’est la souffrance de perdre sa maison et tous ses biens. Car 75 % des personnes qui vivent aujourd'hui à Alep sont des déplacés : avant la guerre, ils habitaient dans des villages alentours ou dans d’autres endroits de Syrie. Ils vivent maintenant dans des carcasses d’immeubles ou sous des tentes. Souvent, ces personnes vivaient très bien auparavant et se retrouvent dans des sortes de bidonvilles".

Pierre Le Corf avec un père et ses deux fils, dans le quartier de Zahraa dans le nord-ouest d'Alep, le 3 mai 2016.

En les côtoyant au quotidien, il s’est également rendu compte à quel point "la guerre ronge en eux l’espoir, et plus encore, elle ronge l’envie de vivre". Malgré tout cela, les Alépins "font preuve d’une résilience incroyable : ils semblent s’être habitués à la situation et continuent à vivre. Par exemple, en allant au travail, tu ramasses un blessé ou un corps. Tu le mets dans une voiture qui l’emmènera à l’hôpital et puis tu continues ton chemin vers ton travail". Dans un conflit aussi complexe que celui qui fait rage en Syrie, où les acteurs locaux, régionaux et internationaux se sont multipliés et jouent chacun leur propre partition, difficile de faire la part des choses sur le plan politique. Alors Pierre Le Corf insiste : "Je ne parle que de ce que je vois, de ce que j’entends. [...] Je suis ici un observateur totalement neutre".

Première publication : 03/05/2016

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