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FRANCE

Grande révolte arabe : quand la France voulait protéger les lieux saints de l'islam

© Ministère de la Culture - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine - diffusion RMN | Le capitaine français Pisani et Mouloud Bey, une des grandes figures de l'indépendance du Hedjaz, examinant les positions devant Maan en Jordanie, en mars 1918.

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 04/06/2016

Le 5 juin 1916, le chérif Hussein proclamait l'indépendance du Hedjaz et lançait la Grande révolte arabe contre les Ottomans. Il était alors soutenu par les Britanniques, mais aussi par les Français qui lui apportèrent une aide militaire.

Au début de l’été 1916, la presse française consacre une grande partie de ses articles aux combats dans le secteur de Verdun, mais elle suit aussi attentivement des événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres de là, en Arabie. "Le Hedjaz est en pleine insurrection. La Mecque est prise, et Médine, la ville sainte, est assiégée", peut-on lire dans les colonnes du journal Le Temps, le 24 juin.

"Le grand chérif Hussein continue activement sa conquête du Hedjaz qu’il a résolu de soustraire à la domination turque. Le dernier fort de la Mecque est tombé entre ses mains", s’enthousiasme également, mi-juillet, dans un article, le quotidien La Presse.

Quelques semaines plus tôt, le 5 juin 1916, l’émir Hussein Ibn Ali est en effet entré en rébellion contre l’Empire ottoman, donnant ainsi naissance à la Grande révolte arabe. À ses côtés, le chérif de la Mecque peut compter sur les Britanniques qui promettent d’aider à la création d’un grand royaume arabe en échange de ce soulèvement contre les Ottomans, alliés des Allemands.

Cet épisode de la Première Guerre mondiale a été rendu célèbre par la figure de Thomas Edward Lawrence, l’officier de liaison de Londres, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie.

Une mission militaire française au Hedjaz

Le rôle des Français dans cette Grande révolte est en revanche beaucoup moins connu. Dès le mois d’août 1916, Paris décide d’envoyer sur place une mission militaire pour former les troupes arabes et mener des opérations à leurs côtés. Les motivations de la France sont multiples : prendre pied dans cette région où elle convoite notamment les territoires syriens et bien entendu attaquer par un autre front son ennemi allemand.

"Cela s’est très mal passé dans les Dardanelles quelques mois plus tôt. Les Français considèrent donc que c’est une bonne occasion d’affaiblir les Ottomans et par là même l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie", explique le colonel Frédéric Jordan, auteur de plusieurs articles à ce sujet sur son site "L’écho du champ de bataille".

Avec l’ambassade de France en Jordanie, ce passionné d’histoire militaire a participé en avril dernier à la création, à Amman, d’une exposition photo consacrée aux détachements qui ont combattu aux côtés des troupes arabes du chérif Hussein. Sur ces clichés, on peut notamment voir des Français, vêtus comme des bédouins, prenant la pose avec leurs frères d’armes.

La plupart de ces hommes sont eux-mêmes musulmans, des tirailleurs et des spahis, des soldats de l'Armée d'Afrique, venus d’Algérie, du Maroc ou encore de Tunisie. Cette présence n’est pas anodine. "La France souffre à l’époque de la propagande allemande qui vise à montrer qu’elle est l’ennemi de l’islam. En envoyant en Terre sainte des troupes issues des colonies et qui sont musulmanes, elle montre qu’elle est au contraire son amie", décrit Frédéric Jordan. 

Toujours dans un but politique, Paris souhaite aussi rouvrir la route du pélerinage à la Mecque aux populations de confession musulmane de ses colonies. C'est chose faite dès septembre 1916 avec une première délégation officielle de pélerins d'Afrique du Nord conduite par l'Algérien Si Kaddour Benghabrit, futur fondateur de la Grande Mosquée de Paris.

Le lieutenant-colonel Brémond, l’anti-Lawrence d’Arabie

À l’automne 1916, les soldats envoyés dans le Hedjaz, environ un millier d’hommes, sont commandés par le lieutenant-colonel Édouard Brémond, un Saint-Cyrien déjà connu pour ses faits d’armes au Maroc. "Il était arabisant. Il était très sensible au fait que pour faire de l’assistance militaire opérationnelle, il fallait bien comprendre la culture du pays. Cela a beaucoup facilité ses rapports avec ses homologues musulmans", estime Frédéric Jordan.

Très vite, le lieutenant-colonel Brémond réussit ainsi à établir une relation de confiance avec le chérif Hussein, mais ce rapprochement n’est pas vu d’un bon œil par l’autre grande figure de la révolte arabe, Lawrence d’Arabie.

Selon Frédéric Jordan, une véritable compétition naît entre les deux hommes : "Ils ne s’appréciaient pas. Ils n’avaient pas la même perception des troupes arabes. Lawrence d’Arabie les trouvait extraordinaires. Il voulait vivre au milieu d’eux comme un nomade, d’une façon un peu plus mystique. Il avait horreur de la guerre alors que Brémond était un soldat plus conventionnel, formé à l’européenne, qui trouvait les Arabes peu disciplinés et qui voulait apporter son sens de l’organisation."

Sur cette photo de juin 1917, le lieutenant-colonel Brémond, le commandant Cousse et le capitaine Pisani s'entretiennent avec un dignitaire de l'Empire ottoman.
© Collection personnelle Frédéric Jordan

Le mythe sur grand écran

De ce combat de personnalités, c’est finalement le Britannique qui sort vainqueur. Sous sa pression, son concurrent français est renvoyé à Paris à la fin de l’année 1917 et est remplacé par son adjoint, le commandant Cousse. Mais c’est dans la construction de sa légende que Lawrence d’Arabie se révèle le plus fort.

Dans le film éponyme du réalisateur David Lean, c’est l’auteur des "Sept Piliers de la sagesse" qui crève l’écran lors des épisodes majeurs de la Grande révolte arabe : sabotage du chemin de fer du Hedjaz, prise d’Aqaba en juin 1917 et enfin celle de Damas en septembre 1918, un mois avant la signature de l’armistice par les Ottomans. Sur le grand écran, les Français sont les grands absents de l’histoire, alors que le capitaine Rosario Pisani est pourtant lui aussi entré dans la capitale syrienne, aux côtés de Fayçal, le fils du chérif Hussein. 

Pour Frédéric Jordan, cette omission ne doit pas seulement être imputée à la forte personnalité de Lawrence d’Arabie : "Les Français n’avaient finalement pas trop d’attachement pour ce qu’il se passait en Orient. On se concentrait surtout sur les théâtres d’opérations en Occident, alors que du côté britannique, il y avait un grand intérêt stratégique dans cette région. Brémond n’a écrit qu’un livre sur le sujet*, dans les années 30 et en catimini."

Cent ans après l’arrivée de la mission militaire française dans le Hedjaz, le colonel Jordan regrette que le rôle de ces hommes reste toujours dans l’ombre : "Ils ont fait face à des conditions de vie très difficiles. Leur ravitaillement était compliqué. Ils ont parcouru des milliers de kilomètres dans des zones désertiques, mais ils ont eu la capacité de s’adapter à ce milieu et aux circonstances pour remplir leur mission", estime-t-il.

Pour lui, les soldats de 2016 sont plus que jamais les héritiers de ces aînés : "Il y a quelques années en Afghanistan et aujourd'hui en Afrique, on a refait ce qu'on faisait au début du XXe siècle, c'est-à-dire apporter de l'assistance militaire opérationnelle ou de la formation à d’autres armées. Finalement, nous n'avons rien inventé."

*Le Hedjaz dans la guerre mondiale, Édouard Brémond, Payot, 1931

Le capitaine français Pisani a fait partie de la délégation de l'émir Fayçal lors des négociations de paix à Versailles en 1919.
En arrière-plan, de gauche à droite derrière l'émir : Rustum Haidar, Nouri Saïd, le capitaine Rosario Pisani, Lawrence d'Arabie, le garde du corps soudanais de Fayçal et le capitaine Hassan Khadri. © Wikimedia.org

Première publication : 04/06/2016

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