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Mort d'Adama Traoré : l'affaire qui continue d'agiter la France

© Christophe Archambault, AFP | Marche de soutien à la famille d'Adama Traoré, le 5 novembre, à Paris.

Texte par Bahar MAKOOI , Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 25/11/2016

Quatre mois après la mort d’Adama Traoré, la situation est toujours aussi tendue à Beaumont-sur-Oise, en région parisienne. En cause : de nombreuses zones d'ombre et des rebondissements qui font craindre une flambée de violences.

De la mort d’Adama Traoré à la récente mise en détention de ses frères, accusés de violences et outrages contre des policiers, en passant par la communication contestée de l’ancien procureur et de la plainte de la maire de Beaumont-sur-Oise, retour sur les épisodes marquants de l’affaire Traoré.

• Les "égratignures" de l’autopsie

Le 19 juillet, aux environs de 17h à Beaumont-sur-Oise, dans le Val-d’Oise, des gendarmes tentent de procéder aux contrôles d’identité d’Adama Traoré et de son frère Bagui dans le cadre d’une affaire d’extorsion de fonds. Après leur fuite, le premier est localisé dans un appartement où interviennent d’autres gendarmes. Selon les dires de ces derniers, ils ont dû se mettre à trois pour le maîtriser et le menotter. Conduit à la gendarmerie de la commune voisine de Persan, Adama Traoré perd connaissance durant le trajet. Lorsque les secours arrivent, le jeune homme de 24 ans ne respire plus. Son décès est constaté peu après 20h.

Très vite, la famille du défunt accuse les gendarmes de "bavure", mais une première autopsie pratiquée sur le corps écarte la responsabilité des forces de l'ordre. Des "égratignures" ont simplement été constatées, "mais rien de significatif", fait alors savoir le procureur de Pontoise, Yves Jannier, le 21 juillet. "Manifestement cette personne n'aurait pas subi des violences, comme certains membres de sa famille ont pu le dire", poursuit le magistrat alors que l’annonce de la mort d’Adama Traoré a provoqué plusieurs nuits d’émeutes à Beaumont-sur-Oise. Une semaine plus tard, le procureur affirme, sur la base d’une seconde expertise, qu’"aucune trace de violences susceptible d'expliquer le décès" n’a été constatée.

Au cours de leur audition devant l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), les gendarmes assurent de leur côté avoir fait "un usage strictement nécessaire de la force". Mais quelques semaines plus tard, un témoin vient toutefois mettre à mal leur version des faits.

• Le témoin qui contredit la version des gendarmes

Ce témoin est le pompier intervenu dans la cour de la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise pour porter secours à Adama Traoré et qui a constaté sa mort. "Quand j’arrive sur la victime, il y a du monde autour, mais personne ne s’en occupe", explique le secouriste lors de son audition le 2 août à l’IGGN, selon des comptes-rendus que Le Monde a pu consulter. "La victime se trouve face contre terre, sur le ventre, mains dans le dos menottées." Quand le sapeur-pompier constate que le jeune homme ne respire plus, il doit insister pour que les gendarmes lui ôtent les menottes.

Un récit qui contredit largement ce qu’ont raconté les gendarmes à l’IGGN. Dans leur récit, les militaires disent avoir placé "immédiatement" Adama Traoré "en PLS [position latérale de sécurité]". "Il est possible qu’il [Adama Traoré] ait pu tomber s’il a été mis en PLS" car "c’est impossible de tenir sur le côté avec les mains dans le dos menottées" précise toutefois le secouriste.

Pendant leur audition, les gendarmes admettent qu’ils pensaient que le jeune homme était peut-être en train de feindre un malaise. "Nous n’étions pas encore sûrs qu’il était vraiment inconscient et qu’il ne simulait pas", reconnaît l’un des gendarmes.

C’est à la fin de son transfert en voiture, à son arrivée à la gendarmerie, qu’Adama Traoré aurait été pris d’un malaise. D’après la version des gendarmes, ils découvrent à ce moment-là que "sa tête se met à pencher en avant comme quelqu’un qui est en train de s’endormir". "Il semble inconscient, il ne bouge pas du tout", rapporte un des trois gendarmes entendus par l’IGGN.

• Les omissions du procureur

Au cours de l’interpellation d’Adama Traoré, les gendarmes avaient procédé à un plaquage ventral pour pouvoir le menotter. "Il a pris le poids de nos corps à tous les trois au moment de son interpellation", racontent-ils à l’IGGN." Une précision d’autant plus importante que les deux rapports d'autopsie pratiqués fin juillet avaient conclu à un décès par "syndrome asphyxique". Sans que les causes de cette asphyxie soient toutefois déterminées.

Pour sa part, depuis le début de l’affaire, le procureur Yves Jannier a toujours omis d’évoquer les symptômes d’asphyxie, préférant concentrer ses interventions sur la santé du jeune homme. S’appuyant sur les résultats de la première autopsie, le magistrat a ainsi parlé de "lésions d’allures infectieuses [poumons, foie, ganglions cervicaux et de la carène]" présentes chez Adama Traoré avant sa mort. Puis a pointé l’existence d’une "maladie cardiaque", d’après des hypothèses émises dans un rapport médical. Hypothèses finalement contredites par la deuxième autopsie qui révélait l’"absence d’anomalie cardiaque" chez le jeune homme.

Pour beaucoup, les omissions du procureur de Pontoise marquaient une volonté d’exonérer les gendarmes en faisant accréditer la thèse d’un accident dû à une santé fragile. Depuis le magistrat a changé de poste pour occuper la fonction d’avocat général près de la cour d’appel de Paris. Une mutation qui ne serait pas liée avec l’affaire Adama Traoré puisqu’elle avait été demandée par l’intéressé avant le drame. Fin octobre, à la demande de la famille Traoré, la cour de cassation a donné son accord pour que la procédure soit délocalisée. L'affaire est désormais aux mains du procureur de Paris.

• La "méthode du plaquage ventral"

De fait, l’entourage du défunt a toujours contesté la version de la crise cardiaque ou d'une quelconque maladie grave chez Adama Traoré. Les Traoré évoquent de possibles violences de la part des forces de l’ordre ayant entraîné l’asphyxie. Les proches accusent la "méthode du plaquage ventral", pratiquée sur Adama Traoré par les gendarmes au moment de son interpellation. Une technique d'immobilisation maintes fois dénoncée par des associations de défense des droits de l’Homme pour le risque d’asphyxie mortelle qu’elle comporte.

Depuis la mort d’Adama Traoré, sa famille soutient la thèse de la "bavure" des forces de l’ordre. À la suite de la publication du rapport de l’IGGN, elle n’a pas tardé à réagir en déposant une nouvelle plainte contre les gendarmes pour non-assistance à personne en danger.

• Le silence de la maire

L’entourage du défunt dénonce également l’attitude de la maire UDI (centre) de Beaumont-sur-Oise, Nathalie Groux. Dans une interview accordée en septembre au Gros Journal de Canal +, Assa Traoré, la sœur d’Adama, a ainsi accusé l’édile d’avoir pris le parti des forces de l’ordre. "Nous sommes des habitants de Beaumont depuis presque 30 ans, mais nous avons été traités comme des inconnus. La maire a choisi son camp et de quel côté elle se met, du côté des gendarmes. Ce qui veut dire du côté de la violence policière", expliquait-elle sur le plateau de l’émission.

"Un acharnement des forces de l'ordre", selon le Cran

À la suite du placement en détention provisoire de Bangui et Yssoufou Traoré, le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) a dénoncé un "acharnement des forces de l’ordre" contre la famille du défunt.

"En jetant en prison les frères d'Adama Traoré, la police et la justice ont fait le choix de la radicalisation […] L'affaire Adama Traoré prend désormais une tournure nouvelle, écrit, dans un communiqué publié jeudi 24 novembre, l’organisation qui indique avoir décidé de saisir le Conseil de l'Europe et le Conseil des droits de l'Homme des Nations unies pour demander que la France soit condamnée.

Le Cran annonce également, dans les jours à venir "des actions nouvelles, des actions de terrain, en concertation avec la famille Traoré, destinées à répondre comme il se doit à cette violence insoutenable".

Jusqu’alors silencieuse sur l’affaire, Nathalie Groux décide, le 17 novembre, de porter plainte contre Assa Traoré pour diffamation publique. À cette même date, l’ordre du jour du conseil municipal fait alors état d’un vote sur la protection fonctionnelle qui permettrait, comme le permet la loi, à la maire de bénéficier d’une aide financière visant à prendre en charge à hauteur de 10 000 euros ses frais de justice.

• Le placement en détention de deux frères

Le soir du conseil municipal, alors que les soutiens de la famille d'Adama Traoré se rassemblent devant la mairie pour exprimer leur mécontentement, des heurts éclatent avec les forces de l’ordre. De sources concordantes citées par l’AFP, trois policiers municipaux sont blessés. Cinq jours après, deux frères d’Adama Traoré, Bangui, 25 ans, et Yssoufou, 22 ans, sont interpellés puis écroués dans l’attente de leur procès le 14 décembre. Identifiés par des vidéos et des témoignages, les deux frères, qui nient les faits, doivent répondre de violences, outrages et menaces sur huit personnes dépositaires de l'autorité publique.

Bagui Traoré, dont le casier judiciaire comporte 13 mentions et qui a déjà été incarcéré pour des vols avec violences, est notamment accusé d'avoir porté des coups au visage d'une policière, lui occasionnant un jour d’arrêt de travail. Me Noémie Saidi-Cottier, son avocate, dénonce une enquête "totalement à charge". "Il y a de nombreux témoignages et vidéos à exploiter", at-elle indiqué, assurant n'avoir pas "reconnu son client" sur les images versées au dossier.

Le placement en détention préventive a provoqué de brefs incidents, mercredi 23 novembre, à Beaumont-sur-Oise. Jeudi, 170 gendarmes ont été mobilisés dans la ville. Un dispositif de sécurité renforcée pour "à la fois de rassurer les populations traumatisées par les événements d'hier [mercredi] soir et de prévenir tout trouble à l'ordre public", a précisé le directeur de cabinet du préfet du Val-d'Oise, Jean-Simon Mérandat.

Première publication : 25/11/2016

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