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FRANCE

Sputnik, Russia Today : l’ombre de Moscou plane sur la présidentielle française

© France 24/Alexandre Neracoulis | Montage de captures d'écran des sites en français de Sputnik et RT.

Texte par Alcyone WEMAËRE

Dernière modification : 17/02/2017

L’influence prêtée aux médias russes sur la campagne présidentielle française suscite inquiétude et spéculations. France 24 fait le point sur la réalité de la menace.

Le Kremlin s’est fendu d’un démenti. "Nous n'avons pas, et nous n'avons jamais eu l'intention de gêner les affaires intérieures d'un pays, encore moins son processus électoral. (…) Dire que nos médias essayent quelque part d'influencer l'opinion publique, c'est complètement absurde", a affirmé mardi 14 février Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine. Une réponse à la tribune de Richard Ferrand, secrétaire général d’En Marche !, le mouvement du candidat à la présidentielle française Emmanuel Macron, parue le jour même dans Le Monde. Il y dénonçait "l’ingérence" de la Russie dans la présidentielle française. "Depuis plusieurs semaines maintenant, Russia Today et SputnikNews s’acharnent à répandre sur Emmanuel Macron les rumeurs les plus diffamatoires", affairmait-il.

Macron"attaqué" par les Russes ? La tribune de @RichardFerrand https://t.co/uXeRlVArbS pic.twitter.com/lun3BLWnqz

— La Matinale du Monde (@LaMatinale_M) 14 février 2017

Moscou à la manœuvre, via "ses" médias, pour "déstabiliser" un candidat à la présidentielle française ? Et ce tandis que, selon Richard Ferrand, "Mme Le Pen et M. Fillon sont mystérieusement épargnés" ? La thèse semble tout droit sortie d’un film d’espionnage conspirationiste datant de la Guerre froide… Qu’en est-il réellement ?

Les deux médias RT (auparavant Russia Today) et Sputnik ont fait leur apparition en 2015 dans le paysage médiatique français sous la forme, comme dans plusieurs autres pays, de sites multimédia. Si RT et Sputnik sont des entités distinctes, les deux organes sont financés par le Kremlin, ont la même direction en chef à Moscou et font tous deux partie de l’agence gouvernementale russe : Rossia Segodnia ("Russie d'aujourd'hui".) "Le Kremlin y attache une grande importance diplomatique et stratégique au même titre que les entreprises de l’armement ou de l’énergie", explique Julien Nocetti, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste de la Russie. "Le contrôle y est assez vertical", poursuit-il. Une verticalité qui s’exercerait jusque dans les antennes en France ? Difficile à évaluer : "Il y a une grande méfiance. Ce sont des acteurs qui parlent peu à l’extérieur, et surtout pas de leur métier ni de leur relation avec le Kremlin. Il est d’ailleurs plus facile de les voir à Moscou qu’à Paris", souligne le chercheur. Dans une interview récemment accordée à France 24, Ivan Ehrel, porte-parole de Sputnik France, affirmait : "On a une vision alternative de l’information, mais absolument libre de toute directive du Kremlin ou d’ailleurs".

"Fournisseur d'informations alternatives"

Sur la page de présentation de son site en français, Sputnik se décrit comme "un fournisseur d'informations alternatives [soucieux de montrer] la voie d'un monde multipolaire". RT, de son côté, dit vouloir proposer "un point de vue alternatif sur tous les grands événements du monde [et offrir] au public étranger un aperçu de la position russe". Une rhétorique polissée… qui l’est un peu moins dans le descriptif du poste de rédacteur en chef adjoint chez RT France, basé à Paris, qui circulait récemment par réseau et auquel France 24 a eu accès. "La particularité de ce recrutement est le média lui-même : il s’agit d’un média qui fait polémique et qui continuera à faire polémique dans les prochains mois. (…) Il faut donc trouver un profil qui ne craindra pas la pression et qui sera capable d’endosser une politique éditoriale controversée. Néanmoins, le projet promet d’être passionnant", stipulait la fiche.

Extrait de la fiche de poste diffusée par RT

"Lorsque j’ai lu le descriptif du poste, plusieurs points m’ont tout de suite fait tiquer", raconte Mathilde (le prenom a été changé), une pigiste de 32 ans contactée par France 24 ayant demandé à RT plus d'informations sur le poste. "Ils disaient chercher un profil junior, mais le salaire était conséquent : 45-55 K euros annuels", relève la journaliste indépendante. Quand elle clique sur l’adresse du site relayée dans l’annonce, c’est la déconvenue : "J’ai vu un article pro-Trump, un article homophobe et un article pro extrême-droite. Je me suis dit que ce n’était pas un média fiable", explique-t-elle. La journaliste a fini par répondre à RT ne pas vouloir postuler "pour des raisons éthiques". "Par rapport aux tabloïds, c’est un palier supplémentaire : celui de la propagande", estime-t-elle.

Pour l’internaute non averti, pourtant, RT a tout du site d’informations classique : sous la bannière "RT en français" – qui n’affiche donc pas explicitement qu’il s’agit d’une déclinaison francophone de Russia Today – les onglets "France", "International", "Économie", "Opinions", "Entretiens"… ressemblent à ceux de tous les portails de news classiques. Les adaptations de dépêches AFP côtoient les "articles maison", jamais signés cependant. Pour un média se présentant comme "alternatif", la forme semble, au final, singulièrement standardisée."Il faut garder à l'esprit que la meilleure propagande est celle qui va diluer, au milieu d'une masse d'informations consensuelles, ses messages pervers. D'où l'intérêt pour les médias russes de se donner autant que possible l'apparence de médias normaux", relève le journaliste Nicolas Hénin, auteur de "La France russe" (éditions Fayard, mai 2016), joint par France 24.

Une vision anxiogène du monde

On ne trouve pas de "fake news" ("fausses infos") grossiers sur les sites de RT et Sputnik. En revanche, comme dans les articles dénoncés par les équipes d’Emmanuel Macron, les deux médias relaient des rumeurs que des sources douteuses font déjà circuler sur le Net. Remonter le fil des articles de RT sur plusieurs semaines dans la rubrique France laisse, par ailleurs, l’impression d’un surtraitement des violences en banlieue à la suite de l’affaire Théo et de tous les sujets touchant à l’insécurité en général. Beaucoup de place semble aussi donnée à la campagne du FN.

#Argenteuil : des émeutiers poursuivent des policiers, des affrontements seraient toujours en cours https://t.co/8qcOXAx1p7 pic.twitter.com/AWlh6pITpy

— RT France (@RTenfrancais) 15 février 2017

"Les médias russes propagent une vision du monde qui est anxiogène. L'idée est de faire la part belle au chaos. D'une part parce que cela renforce les souverainistes, d'autre part parce que dans la grande confusion, on est invité à tout relativiser et à considérer finalement que le modèle de société russe, très autoritaire, liberticide, n'est finalement pas si mauvais", analyse Nicolas Hénin. "Il y a une charte, une terminologie, des mots à placer. On fait de la place aux thématiques chères au Kremlin : les critiques de la mondialisation, de l’Union européenne et du multicularisme, l’accent sur les valeurs conservatrices", relève, pour sa part, Julien Nocetti.

Des relais pro-russes aux profils éclectiques

Le site RT dispose de plusieurs soutiens parmi les intellectuels et politiques français : l'économiste Jacques Sapir, ancien soutien de Jean-Luc Mélenchon et désormais partisan d’un front commun anti-euro avec le FN, fait partie des auteurs réguliers du site. Le député LR Thierry Mariani qui copréside l’association Dialogue franco-russe est également régulièrement cité ou interviewé. Comme l’académicienne spécialiste du monde russe, Hélène Carrère d'Encausse, tous deux font partie du comité d’éthique de la future chaîne RT France qui, d’ici à la fin de l’année 2017, viendra s'ajouter aux versions anglaise, espagnole et arabe. Budget : 18 millions d’euros par an (une paille dans le budget mondial 2017 de RT, de 300 millions d’euros). "Il y a une volonté de trouver des relais au discours officiel à travers des personnalités qui ont de la visibilité", souligne Julien Nocetti, le chercheur de l'Ifri.

Si Nicolas Hénin confirme l’éclectisme des profils pro-russes en France – "de la gauche comme de la droite, du jeune comme du vieux, du haut de gamme comme du trash" –, il réfute l’existence d’un "lobby russe" en France : "je préfère parler de 'réseaux', qui se complètent, interagissent parfois, peuvent aussi être en compétition, mais qu'il ne faudrait surtout pas prendre comme des marionnettes sous commandement du Kremlin", a-t-il expliqué à France 24.

Des manœuvres d'ingérence, mais pas de complot

Les sites RT et Sputnik cherchent-ils à influencer l’opinion publique française et à disqualifier tel candidat à la présidentielle pour faire élire tel autre ? "Ce qui transparaît dans les doctrines officielles russes, c’est une volonté de reformater l’ordre mondial et de perturber la capacité des grandes puissances à prendre des décisions de manière indépendante", analyse Julien Nocetti. De ce point de vue, les dysfonctionnements de la nouvelle administration américaine susceptibles d'engendrer un affaiblissement des États-Unis profiteraient indirectement au Kremlin.

Or, comme les États-Unis de l’ère Obama, la France et l'Allemagne constituent des points de résistance à l'influence globale russe, et le Kremlin verrait d’un bon œil l’arrivée au pouvoir, dans ces pays, de profils semblables à celui de Donald Trump. "Le Kremlin aimerait faire sauter ces pivots en Europe occidentale… Mais il ne faut pas confondre manœuvres d'ingérence et complot sur une manipulation d'un scrutin – une idée qui surestimerait la capacité d'action de la Russie", estime Nicolas Hénin. "Vladimir Poutine a une capacité à réagir de façon habile à une situation, mais ce n’est pas forcément très stratégique, contrairement à la perception que l’on en a", confirme Julien Nocetti.

Du reste, selon Nicolas Hénin, "il y a des candidats dans cette élection qui plairaient à Vladimir Poutine  : Marine Le Pen ou François Fillon – même si ce serait une grave erreur de considérer ce dernier comme un vassal du Kremlin –, mais aussi Jean-Luc Mélenchon, pour son aspect anti-américain, anti-européen et anti-libéral, autant de thèmes qui résonnent avec le discours du Kremlin". Et Emmanuel Macron ? "Il est le candidat qui présente le plus de résistances à ce discours. Les médias russes (mais pas seulement eux) le matraquent donc en utilisant leurs armes habituelles : ils le présentent comme le candidat du 'système', ils lancent de lourdes insinuations sur son orientation sexuelle, etc. ."

Le 4 février, un article de l'édition anglophone de Sputnik donnait ainsi la parole au député LR pro-Poutine, Nicolas Dhuicq qui insinuait au sujet du leader d'En Marche ! : "Concernant sa vie privée, ça commence à se savoir à l'heure où nous parlons" avant de laisser entendre que le candidat pouvait être "un agent américain au service des banques".

Ces attaques suscitent beaucoup de fantasmes, en partie entretenus par les équipes du candidat Emmanuel Macron, mais pour le journaliste Nicolas Hénin, il convient de les relativiser : "À trop crier au loup sur ces interférences russes qui restent d'un degré modeste, on finira par ne plus prendre au sérieux les alertes, lorsque notre système démocratique sera sérieusement attaqué, par la Russie ou par tout autre puissance". Le journaliste conclut : "Il faut renforcer notre vigilance, pas l'émousser".

Première publication : 16/02/2017

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