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Economie

Royaume-Uni : à qui profite l’incertitude pré-Brexit ?

© Ben Stansall, AFP | La reine Elizabeth II a donné son assentiment, le 16 mars, à la loi autorisant Theresa May à déclencher la procédure du Brexit.

Texte par Claire DERVILLE , , à Londres

Dernière modification : 18/03/2017

Professionnels du tourisme, investisseurs étrangers, banques innovantes… Alors que le Royaume-Uni s’apprête à quitter l’UE, certains acteurs de l’économie tirent leur épingle du jeu. À Londres, rencontre avec ces "gagnants du Brexit".

Le 23 juin dernier, à l’heure où les Britanniques étaient appelés à se prononcer pour ou contre leur maintien dans l'Union européenne, Valentina Kristensen se trouvait à Dubaï pour affaires. "Lorsque le résultat est tombé, j’ai eu une crise de panique", se souvient cette Danoise qui officie à Londres en tant que directrice du marketing et de la communication d’une toute jeune banque britannique, OakNorth. "Heureusement, dès le lendemain, notre PDG, Rishi Khosla, a envoyé un email très rassurant à ses 110 salariés. Il disait en substance : ‘Ne vous inquiétez pas, nous avons confiance en l’avenir et nous allons faire du Brexit l’occasion de devenir plus grands et plus forts’", résume la jeune femme.

Effet d’aubaine

Pour l’heure, le PDG d’OakNorth tient son pari. Tandis que les grandes banques, paralysées par l’incertitude, ont pour la plupart coupé les vannes après le vote, cette petite banque lancée en août 2015 est restée sur son cœur de métier : prêter aux TPE-PME opérant sur le marché britannique. Une clientèle, par nature, très habituée aux risques et assez peu exposée aux fluctuations des devises. "Nous avons été approchés par de nombreux entrepreneurs qui s’étaient fait lâcher par leur banque", indique Graham Olive, vice-PDG d’OakNorth. Résultat : au deuxième trimestre 2016, la banque a triplé son portefeuille de prêts à 300 millions de livres sterling et a atteint le point d’équilibre moins d’un an après son lancement, en août 2016. "Pour l’instant, on peut dire que l’incertitude a joué en notre faveur", se réjouit Graham Olive, pourtant opposé au Brexit.

>> À lire : Au Royaume-Uni, remplacer l’UE par le Commonwealth ? Pas si simple

La jeune banque n’est pas la seule à avoir tiré son épingle du jeu. Huit mois après la victoire surprise du "leave" au référendum, l’apocalypse économique qu’avaient prédite les opposants au Brexit n’a pas eu lieu. Le Royaume-Uni affiche même une insolente croissance : en 2016, son PIB a augmenté de 2 %, une performance légèrement supérieure à celle de l’Allemagne (1,9 %) et bien au-delà de celle de la France (1,1 %). Certes, de grosses inquiétudes quant à son futur sans l’UE demeurent, mais à court terme, la brutale dévaluation de la livre et le climat d’incertitude ont créé un effet d’aubaine pour certains secteurs.

Le tourisme au plus haut depuis 1961

Le tourisme, notamment, bénéficie à plein de la livre bon marché. En 2016, 37,3 millions de visiteurs ont visité le Royaume-Uni, un chiffre en hausse de 3 % sur l’année et un record depuis … 1961. Les Américains ont tout particulièrement apprécié de voir leur dollar gagner au change : au quatrième trimestre 2016, leur nombre a augmenté de 15 %, contre 8 % pour les Européens. Et la tendance devrait se poursuivre. Selon l’office touristique national VisitBritain, les réservations de vols à destination du Royaume-Uni pour la période allant de février à avril sont en hausse par rapport à l’an dernier.

De quoi faire les affaires du secteur hôtelier. À Londres, le revenu moyen par chambre a ainsi augmenté de 14,3 % en 2016, selon une étude du cabinet d’audit PwC, et il devrait continuer à s’apprécier l’année prochaine, tout comme dans le reste du royaume. Non contents d’attirer davantage de touristes étrangers, les hôtels bénéficient d’un surplus de clientèle britannique, dissuadée de se rendre à l’étranger en raison de la livre faible. "Nous assistons depuis quelque temps à une forte augmentation des visiteurs en provenance de la zone Europe mais aussi du Royaume-Uni. À mon sens, cela devrait continuer dans la mesure où la livre va se stabiliser à terme à un taux plus compétitif ", estime Enda Rylands, gérante du Ramada Plaza Hotel de Southport, un hôtel de 130 chambres dans la région de Liverpool.

Les investisseurs étrangers grands gagnants dans l’immobilier

Autre conséquence collatérale du Brexit : investir dans la pierre est devenu plus abordable, notamment pour les investisseurs étrangers. L’année dernière en effet, sous l’effet combiné d’une forte hausse des taxes d’acquisition (Stamp Duty) et de l’incertitude ambiante, les prix de l’immobilier ont chuté un peu partout dans le pays. "À Londres, dans certains quartiers chics, la baisse des prix peut aller jusqu’à 20 %, indique Charlie Willis, directeur d’agence chez Strutt & Parker à Londres. Si vous rajoutez à cela l’effet de change, vous aurez une idée de l’avantage qu’ont ceux qui paient en dollars : aujourd’hui, ils peuvent potentiellement s’acheter un logement 40 % moins cher qu’il y a un an !".

Certains ne se font pas prier pour en profiter. L’on savait les beaux quartiers de Londres prisés depuis longtemps de la clientèle internationale fortunée. Mais désormais, son appétit pour la pierre britannique ne se limite plus à la capitale. Il s’étend à d’autres parties du royaume, et notamment aux régions du Nord, que le gouvernement britannique a entrepris de dynamiser via le plan « Northern Powerhouse ». Dans les villes de Liverpool et Salford, les ventes de logements étudiants à des investisseurs étrangers ont ainsi bondi de 42 % en 2016, rapporte le fonds immobilier The Mistoria Group. La majorité de ces investisseurs sont des Chinois et des Hong-Kongais, suivis par des Emiratis, des Russes et des Singapouriens. "D’une certaine manière, c’est ironique, analyse Charle Willis. Ceux qui ont voté en faveur du Brexit avaient avant tout à cœur de protéger les intérêts des Britanniques, mais aujourd’hui, on se retrouve avec plus d’acheteurs étrangers, ce qui est contre-productif ".

Londres, un nouveau paradis fiscal ?

Les multinationales en quête d’optimisation fiscale ne sont pas non plus en reste. Depuis plusieurs mois, les délocalisations de postes de Londres vers d’autres places financières européennes, comme celles annoncées par la banque HSBC, ont fait couler beaucoup d’encre et inquiété ceux qui craignent pour l’avenir de la City londonienne… Mais un phénomène parallèle est passé plus inaperçu : entre novembre 2016 et janvier 2017, Apple, Google, Facebook, Snapchat et McDonald’s ont, coup sur coup, annoncé l’installation, l’agrandissement ou le déménagement de leur siège social à Londres. Hasard ou coïncidence ? Notons qu’une fois sortie de l’UE, la Grande-Bretagne aura les coudées franches pour échapper à certaines règles européennes contraignantes.

De quoi faire le bonheur de ces multinationales notoirement soucieuses d’alléger leurs impôts, au point pour certaines de s’attirer des ennuis avec la justice… La capitale britannique va-t-elle se transformer en nouveau paradis fiscal, une sorte de Singapour-sur-Tamise ?

Cela fait partie des nombreuses incertitudes qui pèsent sur le Royaume-Uni. De fait, même si sa banque a réussi à tourner la situation à son avantage, Graham Olive reste prudent : "Pour l’instant, le Brexit n’a pas eu lieu. À terme, je pense qu’il pénalisera les échanges. C’est une situation complexe mais nous devons rester calmes". Et continuer, avec ce mélange de flegme et de résilience si caractéristique des Britanniques.

>> À voir : Londres, entre espoir et inquiétude

 

Première publication : 18/03/2017

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