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Culture

Cannes, jour 9 : le chef d'œuvre invisible du Festival

© Le Pacte | "The Florida Project", le film qui fait fureur sur la Croisette mais qu'on arrive pas à voir...

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 25/05/2017

Alors que nous n'arrivons toujours pas à voir LE film qui fait parler de lui sur la Croisette, nous nous consolons avec "Good Time", envoûtant polar dans la fange new-yorkaise (en compétition). La star Robert Pattinson y est excellente.

Quand ça veut pas, ça veut pas. Voilà deux fois qu’on se fait refouler de la projection de "The Florida Project". Trop de monde. Chaque année à Cannes, un film programmé dans les sections parallèles parvient à susciter un tintamarre médiatique tel qu’il en éclipse les œuvres de la sélection officielle. Et cette année, c’est donc "The Florida Projet" qui fait figure de "film-qui-aurait-dû-être-en-compétition", et non pas à la Quinzaine des réalisateurs. On nous a même rapporté que la redoutée critique du New York Times n’avait d’yeux que pour lui (ex-aequo avec "Visages villages" d’Agnès Varda et JR).

Son jeune auteur, l’Américain Sean Baker, n’en est pas à son premier coup d’éclat en festival : en 2015, c’est à Sundance qu’il avait créé la sensation avec le formidable "Tangerine", essentiellement tourné avec un iPhone 5 qui, rappelons-le, est le premier téléphone d’Apple à supporter les normes 3G HSPA+ et DC-HSPA+ ainsi que les normes 4G LTE mais dans des versions incompatibles avec les bandes 800 MHz et 2 600 MHz. C’est dire la performance du jeune cinéaste.

Bref, on n’a pas vu LE chef-d’œuvre de cette édition cannoise 2017. Gentiment éconduits, c’est tout naturellement que, mercredi soir, nous sommes revenus au bercail de la compétition. Direction la projection presse de 22 h où était présenté "Une femme douce", drame de 2 heures 23 sur la Russie d’aujourd’hui. La nuit s’annonce longuette.

Librement inspiré d’une nouvelle de Fiodor Dostoïevski, le film de l’Ukrainien Sergei Loznitsa suit une femme (Vasilina Makovtseva) qui entreprend de rendre visite à son prisonnier de mari dont elle n’a plus de nouvelles (le dernier colis qu’elle a lui envoyé lui a été réexpédié sans explication). Qu’est-il arrivé à son époux ? A-t-il été puni ? L’a-t-on transféré dans une autre prison ? Peut-être est-il hospitalisé ou même mort ? On imagine le pire.

>> À voir en images : Vincent Lindon, Kirsten Dunst, Sofia Coppola... le tapis rouge de mercredi

Comme nous le craignions, le voyage censé apporter les réponses ne sera qu’une série d’enquiquinements kafkaïens et de gênantes rencontres. "Une femme douce", en fait, se déploie comme un ruban tue-mouches sur lequel viennent s’échouer des histoires pas possible. L’expédition de la jeune femme n’étant qu’un McGuffin de film noir, un prétexte à une succession de tableaux (sublimement photographiés) où s’invitent une galerie de personnages extraordinairement diserts sur la situation de la Russie. Dans le bus, dans le train ou au bureau de poste, tout le monde a un avis sur tout. Chauffeurs de taxi, policiers, proxénètes, poètes et ivrognes y vont de leur sordide complainte sur l’air de "tout part à vau-l’eau".

Dans ce flot de paroles incessant, l’héroïne, femme sans nom, ne pipe mot, subissant davantage le cours du récit qu’elle ne le modifie. Personnage passif, elle ne sourit pas, ne boit pas, ne fume pas (c’est louche). Elle est une créature hors du temps et de son pays.

Après une première partie passionnante, le film de Sergei Loznitsa s’enferme dans un systématisme qui trouvera son issue dans une pompeuse séquence cérémoniale. Au terme de son long périple, "Une femme douce" dépasse son cadre de drame social pour celui du conte politico-philosophique. Cette femme qu’on suit à la trace depuis plus de deux heures, existe-elle vraiment ? N’est-elle pas une allégorie de cette Russie perdue et en quête de sens ? Vous avez quatre heures. Oui, mais c’est-à-dire qu’il est tard. Quand nous sortons de la projection, la Croisette a déjà bien entamé sa nuit. Et nous voulons finir la nôtre au lit.

Robert Pattinson, lui, n’aura pas cette chance. Enfin quand on dit Robert Pattinson, on veut bien sûr parler de son personnage de voyou dans "Good Time", envoûtante virée nocturne dans les bas-fonds new-yorkais (on vous l’accorde, cette transition est tirée par le chignon). Quatrième production américaine de la compétition (après "Okja", "Wonderstruck" et "The Meyerowitz Stories"), le polar signé des frères Josh et Benny Safdie fait presque figure d’ovni de cette 70e course à la Palme. Issu de l’underground hype et arty, le duo appartient davantage à la caste des cinéastes programmés en marge de la reine des sélections (la présence de la vedette Pattinson au casting n’est sûrement pas étrangère à cette qualification surprise).

"Good Time" détonne parce qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on a pu jusqu’alors voir durant la quinzaine. La trame, pourtant, est on ne peut plus conventionnelle. Deux frères (tiens, tiens), Connie (excellent Robert Pattinson, donc) et Nick (Benny Safdie, devant et derrière la caméra), montent un braquage qui tourne mal. Nick, le plus vulnérable des deux, se fait arrêter mais Connie, en cavale, va tout faire pour le libérer. Élan d’amour fraternel désespéré qui mènera le fuyard dans une infernale procession de galères parmi les paumés dépressifs, toxicos, alcoolos du Queens, immense territoire new-yorkais que les frères Safdie filment en négatif du propret Manhattan rangé des voitures.

Robert Pattinson, entouré de Josh et Ben Safdie, réalisateurs du polar "Good Time". © Mehdi Chebil, France 24

Jamais, cependant, "Good Time" ne se vautre dans le glauque. C’est l’énergie du désespoir qui agit ici comme carburant de ce palpitant et touchant polar chez les invisibles (invisibles que les Safdie avaient déjà sublimement mis en scène leur précédent film "Mad Love in New York"). La fange urbaine est ici transfigurée par un impeccable travail sur l’image et le son à la lisière de l’expérimental (montage sauvage, bains de couleurs quasi surnaturelles, nappes sonores électro signées Oneohtrix Point Never et Iggy Pop).

On pourra s’amuser à trouver les sources auxquelles se sont abreuvés les deux frères : le cinéma de John Cassavets pour sa propension à filmer caméra à l’épaule, "Drive" pour sa tendance à la stylisation, les films de James Gray pour leur sens de l’honneur familial… Vaine tentative. "Good Time" est l’œuvre de cinéastes ayant développé leur propre patte (dont on espère qu’elle ne deviendra pas du maniérisme). "La littérature, c’est le style", disait l’autre. Le cinéma aussi, répliquent Josh et Ben Safdie. On ne criera pas encore chef d’œuvre mais au moins "Good Time" a-t-il réveillé une ronronnante compétition. Merci pour ce bon moment…

Première publication : 25/05/2017

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