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Affaire Grégory : pourquoi l’enquête fascine les Français depuis 30 ans

© Patrick Hertzog, AFP | De nombreux journalistes assistent, le 30 octobre 1985, à Lépanges-sur-Vologne, à la reconstitution de l'assassinat de Grégory Villemin.

Texte par Ségolène ALLEMANDOU

Dernière modification : 16/06/2017

Un fait divers non élucidé, un corbeau, un huis-clos familial... L'affaire du petit Grégory, qui connaît un nouveau rebondissement cette semaine, captive l’opinion publique depuis 30 ans. Explications.

Trente-trois ans après, l’affaire Grégory refait la une des journaux. Trente-trois ans après, les Français continuent de se passionner pour ce fait divers considéré comme l’une des plus grandes affaires criminelles françaises. Plusieurs ingrédients ont rendu cette affaire si intrigante aux yeux des Français.

  • Des photos marquantes

Il y a d’abord cette photo diffusée dans la presse locale qui montre le corps de l’enfant repêché, en octobre 1984, par un pompier dans la Vologne, une rivière des Vosges. Ce cliché, montrant le corps pieds et mains liés du garçon, est repris dès le lendemain par tous les quotidiens, et émeut toute la France. Puis, Paris Match contribue à immortaliser le portrait de Grégory, quatre ans. La bouille de "ce gamin si mignon, symbole de l’enfance détruite, deviendra rapidement son portrait officiel dans toute la presse", se souvient le responsable du service investigation d’Antenne 2 (ex-France 2) à l’époque, Paul Lefèvre. "Le caractère tragique de ce crime attise encore plus la curiosité des Français pour ce fait divers", ajoute-t-il.

Enfin, la figure de la mère de Grégory, Christine Villemin, "cette fille jolie et sympathique", a également "contribué à l’engouement de l’opinion publique", poursuit Paul Lefèvre. Cette ancienne ouvrière à la Manufacture de confection vosgienne "était l’objet de la haine et des envies depuis qu’elle avait épousé le bel homme du coin", ajoute le spécialiste des faits divers. Après quelques mois d’enquête, elle est accusée du meurtre de son fils et mise en détention préventive avant d'être disculpée et lavée de tout soupçon. Pendant ces quelques jours, la presse se déchaîne sur elle en la qualifiant de "sorcière", de "monstre" et de "mère infanticide".

>> Affaire Grégory : l'incroyable rebondissement 32 ans après les faits 

  • Le mystérieux corbeau

Rapidement, le mystère vient se mêler au sordide fait divers. Les Français découvrent alors que cette affaire avait commencé bien avant le meurtre de Grégory : depuis 1981, soit trois ans avant le meurtre du petit garçon, la famille Villemin est la cible de centaines appels malveillants ou de lettres de menace qui dureront jusqu’en 1984.

Ces missives et ces appels exhument des secrets de famille, qui permettent de resserrer l’étau sur l’entourage proche. "Ce crime en vase clos a ravivé le suspense", souligne Paul Lefèvre. Les multiples théories sur l'assassinat viendront renforcer la fascination pour ce scénario digne d’un polar.

"Dans l’opinion publique, chacun avait un suspect en tête et se plaisait à donner son avis", note Paul Lefèvre. "Lors de l’arrestation de Christine Villemin, j’ai dû envoyer deux équipes pour couvrir le sujet, entre ceux qui la croyaient coupables et ceux qui la savaient innocente", se souvient-il. Signe d’une France intriguée et divisée sur le sujet.

Mais les années passent et le mystère reste entier sur ce crime devenu, bien plus qu’un fait divers, une affaire de famille. "Les Français se plaisent à regarder cette affaire comme on regarde dans le jardin du voisin", commente Paul Lefèvre.

  • Une trentaine de rebondissements

Les soupçons autour de Bernard Laroche, le cousin qui jalousait la réussite du père de Grégory, Jean-Marie Villemin, puis son meurtre, ou encore la cabale lancée contre la mère de l'enfant entretiennent le suspense autour de ce feuilleton. Au total, une trentaine de rebondissements ont été comptabilisés en 33 ans.

L’affaire fait l’objet de plusieurs ouvrages (romans, essais), de travaux universitaires et d’un téléfilm en 2005 intitulé L’Affaire Villemin. Mais ce fait divers est aussi marqueur d'une époque. "Il révèle une image de la société par ses aspects politiques, économiques et sociaux, analyse Paul Léfèvre. Ce crime qui a passionné les Français a été révélateur de la défaillance de la presse et du système judiciaire." Dans cette affaire est notamment pointé du doigt le travail du premier juge d’instruction Jean-Michel Lambert, tiraillé par les avocats, influencé par les policiers, houspillé par les reporters. "Son incompétence a ravagé la famille et le couple", estime Paul Lefèvre.

>> À lire aussi : le logiciel Anacrim, un regard neuf sur les affaires non résolues

  • Les dérapages médiatiques

"C’est la presse qui a fait toute l’affaire. Elle ne ratait pas le moindre épisode car les médias avaient enfin trouvé le moyen de vendre du papier", commente Paul Lefèvre. En 30 ans, "l'affaire" a généré quelque 3 000 articles de presse, une cinquantaine de travaux universitaires et plusieurs récits de protagonistes et de journalistes.

"Parce que c’est une histoire abominable : on prend un enfant, on l’attache, on le jette à l’eau. Un corbeau envoie pendant des mois des lettres anonymes pour annoncer qu’un jour il passera à l’acte. Puis, après dix-huit mois de silence, il revendique le meurtre par téléphone et par lettre. On peut comprendre qu’avec de tels ingrédients, la presse se soit jetée dessus", a reconnu le père de la victime, Jean-Marie Villemin.

"Mais au final, c’est la presse qui a ravagé tout le dossier", résume le chroniqueur judiciaire. Devant l’intérêt des Français pour ce drame, les médias se sont emballés. Dès les premières heures de ce fait divers, les reporters flirtent avec la ligne rouge en confondant leur rôle avec celui des juges ou des enquêteurs : certains se font passer pour des gendarmes ou placent des micros dans les armoires. Chaque reporter sur place veut écrire sa vérité.

À l’image de Marguerite Duras qui publie une tribune à charge sur Christine Villemin dans Libération le 17 juillet 1985 : "Sublime, forcément sublime Christine V. ". Persuadée qu’elle est coupable mais sans preuves tangibles, elle écrit : "Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé." Ces dérapages médiatiques et le fourvoiement de certains journalistes ont été dénoncés dans le Bûcher des Innocents, écrit par Laurence Lacour qui avait couvert l’affaire pour Europe 1 à l’époque avant de quitter la profession par dégoût.

Première publication : 16/06/2017

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