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FRANCE

Il y a 75 ans, le raid raté de Dieppe : "Une impréparation manifeste"

© Stéphanie Trouillard, France 24 | Le monument en mémoire des membres du régiment canadien des Fusiliers Mont-Royal sur la plage de Dieppe.

Texte par Stéphanie TROUILLARD , envoyée spéciale à Dieppe

Dernière modification : 21/08/2017

Le 19 août 1942, les Alliés lancent un raid sur le port de Dieppe. Plus de 6 000 hommes débarquent sur les rivages normands. Mal préparée, l'opération est un échec. France 24 revient sur cette page de l’Histoire à l’occasion du 75e anniversaire.

Plage de Dieppe. Sous un beau ciel bleu, les touristes ont posé leurs serviettes. Certains vont piquer une tête, tandis que d’autres bronzent tranquillement au soleil. Ils profitent en toute insouciance des vacances d’été. Combien d’entre eux savent ce qui s’est déroulé, il y a exactement 75 ans, sur ces mêmes galets ?

Le 19 août 1942, l’atmosphère n’est pas aux rires et au farniente. Les cris résonnent sur la plage. Du bord de mer, s’élève une odeur de sang et de poudre. Des centaines de corps jonchent le sol. Depuis le matin, l’opération Jubilée fait rage. Alors que la Seconde Guerre mondiale déchire l’Europe, spécialement sur le front de l’Est, les Alliés ont décidé de lancer un raid pour éprouver le système de défense allemand à l’Ouest. Les soldats ont pour objectif de détruire des défenses côtières et quelques infrastructures stratégiques.

Plus de 6 000 hommes, dont 5 000 Canadiens, débarquent sur Dieppe ainsi que sur quatre autres plages aux alentours du port normand. "En France, c’est une histoire assez méconnue. Il n’y en a toujours eu que pour le Débarquement du 6 juin, alors que cette page a été importante lors du conflit", souligne Marcel Diologent, le vice-président de l’Association Jubilée. Depuis presque trente ans, ce groupe de passionnés œuvre pour faire vivre la mémoire du raid de Dieppe. En 2002, dans un ancien théâtre près du front de mer, ils ont créé un Mémorial qui regroupe de nombreux documents, uniformes et objets sur cette journée du 19 août 1942. Sur les murs s’affichent notamment les portraits de ceux qui ont participé à cette attaque. "Beaucoup n’étaient âgés que de 17 ans. Il était tout à fait normal de leur rendre un hommage permanent car ils se sont engagés volontairement pour notre liberté", explique Martine Pietrois, présidente de l’association.

"Protégez-nous d'un pareil sort !"

Le Québécois Robert Boulanger fait partie de ces très jeunes soldats. Il vient d’avoir 18 ans. Au matin du 19 août, il écrit quelques mots à ses parents. Sa lettre est affichée dans l’une des vitrines du mémorial : "on nous avertit que nous sommes très près de la côte française. Je le crois, car nous entendons la canonnade ainsi que les bruits des explosions, même le sifflement des obus passant au-dessus de nos têtes. Je réalise enfin que nous ne sommes plus à l'exercice. Une péniche d'assaut directement à côté de la nôtre vient d'être atteinte, et elle s'est désintégrée avec tous ceux qui étaient à son bord. Nous n'avons pas eu le temps de voir grand-chose, car en l'espace d'une ou deux minutes, il n'y avait plus rien. Ô mon Dieu, protégez-nous d'un pareil sort !".

Ce sont ses derniers mots. Une balle frappe Robert Boulanger en plein front. Il n’a même pas encore posé le pied sur la plage. En quelques heures à peine, 1 000 hommes perdent la vie, tandis que 3 000 sont capturés et faits prisonniers jusqu’à la fin de la guerre. L’opération est un échec. "Cela a vraiment été une tragédie. Tout a été fait pour que cela ne fonctionne pas. Il y a eu vraiment une impréparation manifeste", résume Marcel Diologent.

"Des objectifs beaucoup trop audacieux"

L’historien Olivier Richard, auteur de plusieurs livres sur le 19 août 1942, partage cet avis. "Ce raid avait des objectifs beaucoup trop audacieux", note-t-il. "L’opération a aussi été remaniée un tas de fois. Au départ, elle portait le nom de Rutter. Elle aurait dû avoir lieu en juillet, mais les avions allemands ont repéré la flotte. Ce qui est hallucinant, c’est qu’elle a été ressuscitée un mois plus tard".

L’effet de surprise est donc réduit à néant. Le soutien naval s’avère aussi insuffisant, tandis que le soutien aérien est aux prises avec l’aviation allemande. Dans le ciel, se joue l’une des plus grandes batailles aériennes de la Seconde Guerre mondiale. Au sol, les chars d’assaut peinent à avancer sur la plage. Leurs chenilles se brisent sur les galets ou ils se retrouvent coincés par les barrages en béton. Sur les autres plages, le rivage se révèle particulièrement escarpé. Enfin, les communications sont calamiteuses entre les troupes et l’état-major. Les derniers combattants qui n’ont pas pu être évacués finissent par se rendre. Juste avant 14 h, les armes se taisent.

Pourtant, au lendemain du raid, les responsables de l’opération soutiennent que Jubilée a permis de tirer de grandes leçons pour la suite du conflit. Pour certains, le 19 août 1942 a même grandement favorisé le succès du Jour J, le 6 juin 1944. Cette vision permet de disculper le haut commandement et de masquer les erreurs qui ont été commises. "Effectivement, il y a eu des enseignements de cette journée, comme l’idée de ne pas faire courir des gens sur des plages de galets ou de faire des sorties de l’eau par des engins spéciaux. Mais, est-ce une conséquence directe du raid de Dieppe ?", tempère ainsi Olivier Richard. "Finalement, cela vient de l’expérience accumulée car entre 1942 et 1944, il y a eu aussi les débarquements en Afrique du Nord ou en Sicile".

"Nous leur devons tout"

Aujourd’hui, l’intérêt de ce raid continue ainsi de faire couler de l’encre. Mais, au-delà de la polémique, les membres de l’association Jubilée préfèrent avant tout honorer la mémoire de ceux qui ont péri ce jour-là. Depuis des mois, ils préparent les cérémonies qui auront lieu samedi 19 août, sur la plage de Dieppe, pour le 75e anniversaire, en présence des derniers vétérans du raid.

Retraitée, Martine Pietrois ne compte pas ses heures à l’approche de ces commémorations. La présidente de l’association passe beaucoup de temps à accueillir les visiteurs au sein du mémorial. Elle ne se lasse pas de raconter l’histoire du tract qui a été lancé le 19 août 1942 par les avions alliés sur la ville. "Ceci est un coup de main et non pas l’invasion. (…) Lorsque l’heure sonnera, nous vous avertirons. C’est alors que nous agirons côte-à-côte pour notre victoire commune et pour votre liberté", lit-elle sur ce document affiché dans le mémorial. "Ils avaient promis qu’ils reviendraient et le 1er septembre 1944, les Canadiens sont revenus pour libérer Dieppe", précise Martine Pietrois. "Imaginez l’histoire d’amour que nous entretenons avec eux et le respect que nous leur devons. Nous leur devons tout".

Première publication : 19/08/2017

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