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Moyen-Orient

Référendum sur le Kurdistan irakien : "Nous n’avons pas de place dans ce pays artificiel"

© Safin Ahmed, AFP | Les Kurdes constituent aujourd’hui la plus grande nation privée d’État.

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 15/09/2017

La tension monte en Irak, à mesure que se rapproche l’échéance du 25 septembre, date du référendum sur l’indépendance de la région autonome du Kurdistan irakien. Et les spéculations sur un éventuel report du scrutin vont bon train.

Cette semaine, les relations notoirement tumultueuses entre Bagdad et Erbil se sont de nouveau dégradées. Le 12 septembre, le parlement irakien s’est prononcé contre le référendum d'autodétermination du Kurdistan irakien, prévu le 25 septembre.

Sans surprise, les députés irakiens ont jugé cette consultation anticonstitutionnelle et fatale pour l’unité territoriale du pays. Ils ont chargé le Premier ministre, Haïdar al-Abadi, "de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger l'unité de l'Irak et d'entamer un dialogue sérieux" avec les autorités kurdes. "Nous ne permettrons pas la partition de l'Irak", a promis de son côté le chef du gouvernement, qui s’est dit ouvert au dialogue.

"Le vote du Parlement irakien ne fait que conforter notre point de vue, il nous pousse à continuer à réclamer nos droits, à organiser le référendum, et à bâtir un État, a répliqué Tarek Jawhar, conseiller auprès du Parlement du Kurdistan irakien, interrogé par France 24. Car jour après jour, nous constatons que nous n’avons pas de place dans ce pays artificiel appelé Irak".

>> À voir : Le principal nœud du problème est le pétrole

La même semaine, le Parlement a franchi un nouveau cap en destituant le gouverneur de la province de Kirkouk, que revendiquent Bagdad et le Kurdistan irakien, qui a décidé de suivre les autorités kurdes et d’organiser le référendum dans sa province.

Spéculations sur un éventuel report

De son côté, Massoud Barzani, le président de la région autonome à l’origine de l’organisation de la consultation, souffle le chaud et le froid. Il a réaffirmé, à plusieurs reprises, son intention de maintenir le scrutin, malgré les pressions internationales, notamment américaines, qui demandent à leurs alliés de reporter le scrutin. Barzani fait également fi des menaces régionales, la Turquie et l’Iran s’opposant catégoriquement aux velléités indépendantistes kurdes, et se formalise peu des tensions locales, qu’il s’agisse des divisions inter-kurdes sur l’opportunité et le moment choisi pour organiser cette consultation ou du bras de fer avec Bagdad.

Mais les spéculations sur un éventuel report du scrutin vont bon train. Les États-Unis et d'autres pays ont présenté, jeudi, à Massoud Barzani, un "projet" proposant des "alternatives" au référendum, selon l'émissaire américain auprès de la coalition anti-jihadistes en Irak, Brett McGurk.

Le président kurde, dont le mandat a expiré en 2015 mais qui reste l'autorité de facto, s'est engagé à y répondre "rapidement", tout en convoquant le Parlement de la région autonome, vendredi 15 septembre, pour endosser le référendum d'indépendance. Et décider d’un report ?

"L’option militaire n’est pas sur la table"

Toujours est-il que face à l’entêtement des Kurdes, la marge de manœuvre du gouvernement irakien paraît très réduite. D’autant plus que l’option militaire est exclue pour l’instant et que les deux parties se disent prêtes au dialogue. Même si, pour négocier en position de force, les dirigeants kurdes préfèrent organiser le référendum avant, histoire de placer Bagdad devant le fait accompli.

>> À lire : Le référendum d'indépendance au Kurdistan irakien, un scrutin qui inquiète

Interrogé par l’antenne arabe de France 24, Hicham al-Chami, expert en stratégie militaire installé à Bagdad, ne croit pas à l’hypothèse d’un conflit militaire entre les Kurdes et le gouvernement. "Le Premier ministre Abadi a fait montre de beaucoup de sagesse depuis qu’il dirige le gouvernement, et je ne le vois pas se laisser entraîner dans un conflit interne, juge-t-il. Le Parlement l’a chargé d’une mission de dialogue, la question doit se régler politiquement, c’est la seule voie possible puisqu’il n’y a, de la part de Bagdad, aucune volonté d’ouvrir un front avec les Kurdes".

Un avis que partage Firas Mustapha, un ancien diplomate irakien interrogé par France 24. "L’option militaire n’est pas sur la table, il faut donc s’attendre à des négociations entre Abadi et Barzani, prévient-il. Et si les pressions américaines en faveur d’un report continuent de s’accentuer, il pourrait y avoir un coup de théâtre et l’on pourrait assister à un recul de Barzani".

"Jusqu’à quand faut-il que les Kurdes attendent ?"

Côté kurde, on affirme qu’il n’existe aucune alternative à l’indépendance. "Lors des 14 dernières années, les Kurdes et leurs dirigeants ont joué la carte de la patience et du dialogue avec Bagdad, rappelle Tarek Jawhar. En vain, puisqu’ils ne sont parvenus à aucun résultat [sur un partage réel du pouvoir dans le pays, NDLR]. Jusqu’à quand faut-il que les Kurdes attendent, alors que cela fait 100 ans qu’ils espèrent régler la question de leur droits ?"

Dispersés sur plus de 500 000 kilomètres carrés et principalement répartis au sein de quatre pays, entre l'est de la Turquie, le nord-ouest de l'Iran, le nord de l'Irak et l'est de la Syrie, les Kurdes constituent aujourd’hui la plus grande nation privée d’État. Leur rêve s'était brisé à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque les grandes puissances avaient redessiné les frontières du Moyen-Orient, à leurs dépens.

"Il est de notre droit et de notre devoir de nous tourner vers une alternative, c’est à-dire de bâtir une nouvelle relation avec l’Irak, sur le principe de deux États voisins, séparés mais amis, et les Irakiens doivent accepter cette nouvelle donne" insiste Tarek Jawhar.

"Les Kurdes auront beau organiser un référendum, il n’a aucune valeur juridique puisque le Parlement irakien l’a rejeté en le jugeant anticonstitutionnel, par conséquent, indique Hicham al-Chami, cette initiative va dégrader la crédibilité du Kurdistan irakien, surtout si des frictions éclatent dans les villes disputées". D’aucuns craignent de possibles affrontements impliquant notamment les peshmerga (combattants kurdes) et des milices disséminées à travers le pays qui pourraient se disputer les zones reprises aux jihadistes de l’organisation État islamique (EI), notamment dans la région de Kirkouk.

Selon Firas Mustapha, les Kurdes auraient dû s’y prendre autrement pour parvenir à leurs fins. En attendant par exemple le bon moment pour organiser leur référendum, c'est-à-dire la fin de la guerre contre l’EI, voire même en étendant la consultation à l’échelle nationale, "car cette question concerne tous les Irakiens", et pas seulement les Kurdes. "En faisant autant monter les enchères, ils ne servent pas leurs intérêts, ils risquent même de perdre tout le crédit qu’ils ont accumulé ces dernières années auprès de leurs alliés", poursuit-il.

Et de conclure : "Ces derniers mois, le gouvernement d’Abadi était occupé à combattre l’EI, mais depuis la fin des batailles de Mossoul et de Tal Afar, il est plus enclin à se pencher sur cette question, le bras de fer entamé par le Parlement en est l’illustration".

Première publication : 15/09/2017

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