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EUROPE

Carles Puigdemont, l'inconnu de Gérone qui fait trembler Madrid

© Lluis Gene, AFP | Carles Puigdemont lors d'un rassemblement pour le référendum sur l'indépendance de la Catalogne, le 1er octobre 2017.

Vidéo par Laure WAGNER

Texte par Ségolène ALLEMANDOU

Dernière modification : 10/10/2017

Il est l'ennemi numéro un du Premier ministre espagnol Mariano Rajoy. Arrivé pourtant par hasard à la présidence de la Catalogne, Carles Puigdemont pourrait déclarer unilatéralement ce mardi l'indépendance de la région. Portrait.

Installé dans le Palais de la Generalitat à Barcelone depuis janvier 2016, le président du parlement catalan, Carles Puigdemont (prononcez "Karlas Poutchdémont") continue de vivre à Gérone, ville de 100 000 habitants dont il a été maire pendant cinq ans (2011-2016). Peut-être parce qu’il reconnaît de lui-même n’avoir jamais eu l’ambition de siéger à ce poste. "C'était une arrivée à la dernière minute, accidentelle et par une porte dérobée", raconte celui qui succéda à Artur Mas, poussé vers la sortie par l'extrême gauche qui l'accusait de mener une politique d'austérité.

À cette époque, une majorité des Catalans découvre un homme policé à la coupe de cheveux inspirée des Beatles, qui masque "une vilaine cicatrice" suite à un grave accident de la route. En moins de deux, celui qui a défié le gouvernement de Madrid en organisant un référendum d’autodétermination formellement interdit par la justice espagnole, incarne, pour des millions de Catalans, un rêve d’indépendance à portée de main.

>> À lire aussi : Puigdemont tente de composer avec les différentes voix indépendantistes

"Pute espagnole !"

S’il a réussi, en moins de deux ans, à remettre le processus d’autodétermination sur les rails, c’est avant tout parce que Carles Puigdemont, 55 ans, est un indépendantiste de la première heure. "Il est probablement l'une des personnes les plus convaincues [...] que j'ai connue dans ma vie", estime Carles Porta, auteur de "L’amic president" et camarade de longue date. "Pugi", comme il l’appelle, qui a grandi dans une famille de boulangers indépendantistes à Amer, petit village de 2 200 habitants situé non loin de Gérone, “avait déjà épousé la cause dans les années 1980”.

Philosophe de formation, il s’est tourné vers le journalisme suite à un grave accident de la route en 1983. Dans la rédaction d’El Punt Avui, où il a été correcteur avant de devenir rédacteur puis rédacteur en chef, ses collègues se souviennent encore de son penchant sécessionniste : "Quand nous allions jouer au flipper et qu’il perdait la balle, il traitait la machine de 'pute espagnole' !", raconte l’un d’entre eux, dans une édition spéciale du journal.

De "Gérone" à "Girona"

Déterminé, le journaliste militant lance, en 1991, une campagne pour le changement de nom de la ville de "Gerona", en espagnol, à "Girona", en catalan. Puis, il cofonde alors la Jeunesse nationale catalane, affiliée à la Convergence démocratique de Catalogne (devenu Parti démocrate européen catalan). Après avoir été directeur de l'Agència Catalana de Notícies (ACN, Agence catalane d'information) et de la revue Catalonia Today, où il rencontre la journaliste roumaine Marcela Topor qui deviendra son épouse et avec qui il a deux filles, il se consacre à la politique. Sa carrière s’envole lors des élections municipales de 2011. Une fois encore, il bouscule les codes en accédant à la mairie de Gérone, aux mains des socialistes depuis 32 ans. Son propre camp, tout comme ses adversaires, se souviennent d’un maire "exigeant", "strict" mais aussi "posé".

Mais le Premier ministre Mariano Rajoy s’attendait-il à se frotter à un président de la Generalitat si coriace ? Quelques mois après avoir été élu à la tête du parlement catalan, il s’est rendu à Madrid pour rencontrer le chef du gouvernement espagnol. Après un échange cordial, ce dernier lui a offert un exemplaire de la première édition de "Don Quichotte", dans lequel le chevalier légendaire se rend à Barcelone. Depuis, les deux hommes politiques ne se sont jamais revus, excepté lors de l’hommage aux victimes des attentats de Barcelone en août dernier.

Polyglotte et bon communicant

À défaut de dialoguer avec Madrid, Carles Puigdemont communique avec les médias et le peuple catalans. Conscient que le débat sur l’indépendance divise fortement, il recentre alors la question sur le droit à l’autodétermination du peuple, un thème plus fédérateur, selon les sondages. Le polyglotte (il parle catalan, espagnol, français mais aussi roumain), féru des réseaux sociaux depuis une dizaine d’années, a également réussi à porter le débat sur la scène internationale en multipliant les interviews avec la presse étrangère avant le référendum.

Au sein même de la Generalitat, Carles Puigdemont doit également composer avec une fragile coalition séparatiste (Junts pel Si), qui allie des partis d’extrême gauche au centre-droit. Les positions divergent fortement sur les sujets économiques et sociaux. Les observateurs lui prêtent la qualité de fin tacticien. “C’est une personne qui écoute beaucoup, puis décide avec une liberté totale et absolue”, commente son biographe Carles Porta alors que le président de la Generalitat compare son fauteuil "à une chaise électrique".

Il s’enquiert peu des sujets économiques ou sociaux, selon José Antich, directeur d’El Nacional, un journal catalan en ligne. "Ses priorités sont l’indépendance, l’indépendance, l’indépendance", ajoute-t-il. Reste à savoir s’il arrivera à ses fins et comment. Pour l’heure, il est aussi peu loquace sur les contours de cette éventuelle république catalane. Mais il sait déjà une chose : une fois qu’elle sera déclarée, il quittera Barcelone, et probablement la politique. Pour retrouver "une certaine normalité perdue".

Première publication : 10/10/2017

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