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A Malte, manifestation et désir d'unité après le meurtre de la journaliste

© AFP / Par Robin MILLARD | Rassemblement silencieux de journalistes, le 19 octobre 2017 devant le Parlement maltais de La Valette en hommage à la journaliste et blogueuse anticorruption Daphne Caruana Galizia, assassinée le 16 octobre

LA VALETTE (AFP) - 

L'assassinat de la journaliste et blogueuse anticorruption Daphne Caruana Galizia a provoqué à Malte un profond désir d'unité, qui doit s'exprimer dimanche par une grande manifestation dans un pays marqué par des fractures partisanes ancestrales.

Fortement marqués par l'attentat ciblé à la voiture piégée lundi, les Maltais sont attendus en masse à partir de 16H00 (14H00 GMT) dans les rues de La Valette, capitale de l'archipel méditerranéen qui compte tout juste 430.000 habitants.

Les organisateurs, issus de la société civile, ont donné pour consigne de venir avec un drapeau maltais, sans aucun signe d'appartenance politique, et interdit aux élus de prendre la parole.

Exceptionnellement ce dimanche, tous les journaux maltais, y compris ceux émanant des partis politiques, devaient publier la même "Une" frappée du slogan: "Le stylo plus fort que la peur".

Souvent qualifiée de "Wikileaks à elle toute seule", M. Caruana Galizia, 53 ans, avait révélé certains des pans les plus sombres de la politique maltaise.

Le gouvernement assure que tout sera fait pour retrouver auteurs et commanditaires de l'assassinat. Samedi, il a offert une récompense d'un million d'euros pour toute information.

En attendant, fleurs, bougies et messages s'amoncellent devant un autel improvisé en face du palais de justice de La Valette.

- 'Mentalité tribale' -

"Voir monter la protestation nous fait prendre conscience des combats qui ont été menés pour préserver la démocratie", explique Geraldine Spiteri, une avocate venue rendre hommage à la journaliste assassinée.

"A Malte, les gens politisent tout", ajoute-t-elle en évoquant "une mentalité tribale profondément enracinée".

Pour elle, il est important que les Maltais soient nombreux à la manifestation "pour montrer aux dirigeants, des deux bords, qu'ils se sentent concernés".

Depuis longtemps, la vie politique maltaise est polarisée entre les travaillistes (centre-gauche) au pouvoir depuis 2013 et les nationalistes (centre-droit).

La loyauté au parti est souvent familiale. C'est d'ailleurs au sein même des familles, souvent autour d'un repas, que les militants se rendent pendant les campagnes électorales pour encourager la participation. Et avec ces votes quasi-assurés, la volonté de marquer des points face à l'adversaire prend parfois le pas sur la sauvegarde des institutions.

Dans ce contexte, l'assassinat de Mme Caruana Galizia a commencé par exacerber les querelles partisanes.

Le Premier ministre travailliste, Joseph Muscat, dont elle attaquait régulièrement l'entourage proche, a reconnu cette semaine qu'elle était sa "plus grande adversaire". Mais il a rappelé qu'elle s'était récemment attaquée aussi au nouveau leader de droite, Adrian Delia, l'accusant d'avoir un compte offshore à Jersey.

- 'Larmes de crocodile' -

"Gouvernement et opposition ne font que se renvoyer la balle", regrette Carmelo Pace, 74 ans, qui dit soutenir le Parti nationaliste.

Lecteur assidu des articles au vitriol que Mme Caruana Galizia publiait sur son blog très suivi, il estime que les politiciens qui déplorent aujourd'hui sa mort ne versent en fait que des "larmes de crocodile".

Pour Kurt Sansone, rédacteur en chef de l'édition en ligne du Malta Today, les vieux clivages politiques doivent être dépassés: "La polarisation est un obstacle au nécessaire renforcement de nos institutions. Et cette situation ne date pas d'hier".

"Il faut à présent espérer que la police et la justice auront le fin mot de cette histoire. Le pays a besoin de tourner la page pour aller de l'avant", ajoute-t-il.

Devant l'autel improvisé à la mémoire de Mme Caruana Galizia, des croisiéristes en escale prennent les fleurs en photo, tandis que de vieux Maltais devisent assis sur des bancs et que des plus jeunes consultent leur téléphone.

"Les gens doivent aller manifester. C'est important", explique Marie, étudiante de 22 ans. "Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond à Malte. Si les gens de notre âge ne font rien, alors demain sera comme aujourd'hui".

Sur les forums internet, il flotte un air de fatalisme dans les débats des jeunes Maltais sur l'assassinat et sur l'avenir incertain de leur île.

"Peu importe jusqu'où les gens sont prêts à aller, rien ne devrait faire taire nos étudiants, qui finalement sont les leaders de demain", lance cependant Robert Napier, président du Conseil des étudiants de l'Université de Malte.

Par Robin MILLARD

© 2017 AFP