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Culture

La photographie africaine, un bon filon pour les collectionneurs

© Omar Victor Diop , "Free Breakfast Programme, 1969 -2017", photo exposée à Paris Photo par Magnin-A.

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 09/11/2017

La photographie est à l’honneur à Paris avec l’ouverture le 8 novembre de la foire internationale Paris Photo. Dans ce marché en forte croissance, l'Afrique a le vent en poupe auprès des collectionneurs d'art contemporain.

Le profil du collectionneur qui déambule entre les stands de Paris Photo est à peu près aussi varié que les œuvres proposées. Pour sa 21e édition, la foire internationale réunit 160 galeries d’une trentaine de pays. Sous la verrière majestueuse du Grand Palais, on apercevra du 8 au 12 novembre une faune éclectique : les investisseurs, par exemple, qui misent sur les valeurs sures, comme l’Américaine Cindy Sherman, dont les tirages s’arrachent à coup de millions de dollars dans les salles de vente. Les nostalgiques, traqueurs de vintage qui investiront plutôt sur une gélatine d’un Man Ray, classique mais indémodable. Les puristes, qui iront vénérer Gilles Caron, disparu trop tôt dans le chaos du Cambodge de 1970. Et les aventuriers, qui préfèreront les contrées exotiques des studios africains.

Il n’y a plus une foire de photo contemporaine qui se respecte qui n’expose les grands maîtres du portrait africain, tels que les Maliens Seydou Keita ou son contemporain et ami Malick Sidibé, représentés entre autres par la galerie du dénicheur de talents africains, André Magnin et par la Galerie du jour Agnès B. Cette dernière représente également le non moins célébré J.D.Okhai Ojeikere, portraitiste nigérian, dont le travail constitue un patrimoine à la fois anthropologique, ethnographique et documentaire.

Les pionniers de la photo africaine

En terme d’investissement, les "aventuriers" ne prendront pas grand risque à investir sur ces grands noms de la photo africaine, même s’ils restent clairement moins cotés que les très à la mode Gursky ou Richard Prince. Alors qu’ils avaient commencé leur travail en artisans, dans de petits studios de Bamako, Keyta et Sidibé ont fini par monopoliser le marché. Pour donner un ordre de grandeur : en 1990, une photo de Seydou Keïta (1921 – 2001), charpentier de formation aujourd’hui connu pour ses mises en scène uniques et ses contrastes de motifs en noir et blanc, valait l’équivalent de 50 centimes d’euros ; en 1992, elle valait 150 euros ; aujourd’hui, un portrait signé Keita vaut 30 000 euros.

Sans titre, 1948. ©Seydou Keïta/SKPEAC, CAAC – The Pigozzi Collection & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles

Malick Sidibé (1935-2016), fils de paysans peuls maliens, a de son côté fait ses premiers pas dans les années 1955, auprès de "Gégé la Pellicule" à Bamako. Découvert en même temps que Seydou Keita en 1990 par André Magnin, il a reçu les plus grands honneurs de son vivant (le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2007), tandis que les hommages posthumes l’ont consacré au panthéon des artistes qui comptent. Une grande rétrospective "Mali Twist", la première en France depuis sa disparition le 14 avril 2016 à Bamako, est programmée jusqu’au 25 février à la Fondation Cartier à Paris. Ses archives, tirages pour certains retrouvés fanés comme des pétales dans un herbier, y sont devenus de grands tirages modernes et ses œuvres sont entrées dans le patrimoine de l’Histoire de l’art.

L’émergence d’un marché

Photographes qui ont permis l’émergence sur le marché international d’un art populaire en Afrique depuis le début du XXe siècle, les Sidibé et Keyta n’ont aujourd’hui plus le monopole. Ils ont éveillé la curiosité des collectionneurs et une volonté de la part des artistes africains à se faire reconnaître.

Depuis une dizaine d’années, les projecteurs sont braqués sur la photographie sud-africaine, portée par le vétéran David Goldblatt et ses cadets Pieter Hugo ou Guy Tillim. L’engouement se mesure à l’aune de la montée en flèche des prix. Une photo de la série des "Hommes hyènes" de Pieter Hugo, qui valait 8 000 dollars en 2008, se négociait aujourd’hui autour de 30 000 euros.

Représenté par la galerie Michael Stevenson, seule galerie africaine présente à Paris Photo cette année, Guy Tillim connaît lui aussi un succès croissant, même si sa côte reste plus modeste - ses tirages se vendent entre 7 000 et 12 000 euros. Lauréat du prix Fondation Henri Cartier-Bresson 2017, il réalise depuis plusieurs années un travail visuel sur le conflit social et les inégalités en Afrique du Sud.

Union Avenue, Harare, Zimbabwe, 2016. ©Guy Tillim. Courtesy of Stevenson, Cape Town and Johannesburg

Omar Victor Diop, la star montante

Représenté à Paris Photo par André Magnin, Omar Victor Diop est quant à lui la star montante que tout le monde s’arrache, ses tirages se vendent cette année entre 11 000 et 20 000 euros. Le photographe sénégalais de 37 ans revisite la tradition de la photo de studio tout en adoptant les codes contemporains de la publicité et de la mode.

À peine deux mois après avoir commencé la photo, il exposait aux Rencontres de Bamako en 2011. Puis tout est allé très vite : Biennale de Dakar, Rencontre d’Arles, galerie André Magnin. Sa série Diaspora, exposée en 2015 à Photo Quai, et dans laquelle Omar Victor Diop commence à se mettre lui-même en scène, marque le début d’une consécration internationale. Depuis, il est devenu la coqueluche des collectionneurs internationaux. Le groupe de spiritueux Pernod Ricard lui a même demandé de réaliser les portraits de ses employés basés en Afrique, une série exposée lors de la 20e édition de Paris Photo, en 2016.

Cette année, il y a des chances qu’il fasse encore mouche en présentant sa série Liberty réalisée en 2017. Mêlant autoportraits et mises en scène, elle revisite la mémoire collective de la protestation noire.

Un effet de mode ?

Le marché de la photo contemporaine vit donc une période d’effervescence et la richesse de la programmation à Paris en atteste. Parallèlement à Paris Photo et l’exposition Sidibé à la Fondation Cartier, Akaa - Also known as Africa - une foire d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique, a lieu du 8 au 10 novembre au Carreau du temple.

Face à un tel succès, faut-il craindre l’éclatement de la bulle ? Parole d’expert, ce dynamisme ne sera pérenne que s’il est repris et nourri par des acteurs – collectionneurs et diffuseurs – africains. "Le marché de la photo africaine reste à construire, les cotes à élaborer. Il y a encore énormément d’artistes sur le continent qui font un travail incroyable mais qu’on ne connaît pas. Il y a tout un patrimoine à valoriser. Mais c’est à nous – Africains – de faire ce travail de promotion", explique à France 24 Salimata Diop, franco-sénégalaise, commissaire indépendante et directrice artistique de Akaa, qui met en avant de jeunes galeristes africains.

"La dynamique est en marche mais il reste beaucoup à faire. Il faut que ce marché se structure en Afrique si l’on ne veut pas être dépendant d’un effet de mode sur le marché occidental et dont le public pourrait se lasser", poursuit la jeune femme. Elle est la première à mettre la main à la pâte. Le 23 novembre, elle inaugurera à Saint Louis au Sénégal un projet qui lui tient à cœur : le premier musée africain consacré à la photo. Affaire à suivre.

"Moving Shadows, II,VIII", (2017), Girma Berta, exposée dans le cadre de la foire Akaa par la galerie Addis Fine Art. ©Girma Berta, Addis Fine Art

Première publication : 08/11/2017

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