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Moyen-Orient

Diplomatie : "L’Iran et la France ont besoin l’un de l’autre"

© Ludovic Marin, AFP | Le président français, Emmanuel Macron, et son homologue iranien, Hassan Rohani, le 18 septembre à New York.

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 22/11/2017

Alors qu'Emmanuel Macron entend faire de la France le médiateur des crises moyen-orientales, attisées par la rivalité entre Riyad et Téhéran, les relations franco-iraniennes se sont crispées ces derniers jours. Décryptage.

Échanges acerbes sur le programme balistique iranien, accusations françaises contre "les tentations hégémoniques iraniennes" au Moyen-Orient, visite en Iran du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian repoussée… les relations franco-iraniennes se sont crispées en ce mois de  novembre.

Alors que le chef de l’État français, Emmanuel Macron, cherche à jouer le rôle de médiateur des crises qui secouent un Moyen-Orient que se disputent l’Arabie saoudite et l’Iran, cet épisode risque de gripper la bonne dynamique de la diplomatie française.

>> À lire : Coup de froid sur les relations cordiales entre la France et l'Iran

Cependant, les deux pays semblent soucieux de préserver une relation revigorée par la signature de l'accord sur le nucléaire iranien, et qui profite économiquement aux entreprises françaises. Les deux présidents, Emmanuel Macron et Hassan Rohani, se sont en effet entretenus mardi 21 novembre, au téléphone, afin de faire baisser la tension.

Pour faire un point sur les relations franco-iraniennes, France 24 a interrogé un fin connaisseur de la région, François Nicoullaud. Ancien ambassadeur de France en Iran (entre 2001 et 2005), expert en politique internationale et chargé d’enseignement à Sciences-Po, il explique qu’il en va de l’intérêt des deux pays de cultiver des rapports "confiants".

 

France 24 : Le ton est monté ces derniers jours entre la France et l’Iran. Comment analysez-vous cette poussée de fièvre, faut-il craindre un refroidissement des relations entre les deux pays ?

François Nicoullaud : Je ne crois qu’il y ait un risque de fracture, il y a eu des mots échangés qui ont été très peu appréciés de part et d’autres. Mais depuis, la tension a baissé d’un ton, les deux présidents se sont entretenus au téléphone aujourd’hui et d’après le communiqué iranien, la conversation était manifestement cordiale. Il s’agit pour eux de faire baisser la tension afin de protéger la perspective d’une visite du président Emmanuel Macron en Iran. Nul n’a intérêt à laisser passer cette chance.

Emmanuel Macron a très envie d’y aller, pour marquer la volonté de la France de dialoguer avec tout le monde et de peser à nouveau dans la région, et les Iraniens, de leur côté, ont très envie de le recevoir, pour prouver qu’ils ne sont pas isolés, le tout, dans le cadre d’une visite qui serait historique pour les deux pays.

Les Iraniens ont un préjugé favorable à l’égard de la France. Ils ne se sont jamais résignés, même au pire moment de la relation avec la France, je pense notamment à l’époque de la guerre Irak – Iran, à avoir de mauvaises relations avec Paris. Depuis la signature de l’accord sur le nucléaire iranien, une page s’est tournée et les rapports se sont bien rétablis.

Finalement, dans le contexte actuel, Paris, qui cherche à reprendre pied au Moyen-Orient, et Téhéran de maintenir un canal diplomatique avec l’Occident, ne sont-ils pas utiles l’un à l’autre ?

Absolument. L’Iran et la France ont besoin l’un de l’autre, et il en va de leur intérêt d’entretenir une bonne relation bilatérale. Les Iraniens sont satisfaits de ces rapports avec Paris, que je qualifierais de bons et de confiants même s’il reste de nombreux problèmes à régler.

Téhéran n’oublie pas que notre pays est membre du Conseil de sécurité, et une puissance majeure qui connait les particularités de la région et qui défend l’accord sur le nucléaire iranien. Du côté français, le président Macron souhaite mieux réinsérer la France dans le jeu du Moyen-Orient, alors qu’elle était un peu marginalisée lors de la période précédente. On a vu cette volonté se matérialiser lors de l’exfiltration, si je puis dire, du Premier ministre libanais, Saad Hariri, dans laquelle il s’est énormément investi. Et pour mener cette politique, et jouer le rôle de médiateur, Paris a besoin de plusieurs partenaires régionaux, de garder à la fois une bonne relation avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, tout en veillant à maintenir une relation confiante avec l’Iran.

Il faut savoir aussi que la France a un intérêt économique dans cette relation, qui profite à nos entreprises, mais ce n’est pas l’unique motivation. L’Iran est un pays charnière très particulier en raison de sa situation géographique, une sorte d’empire du Milieu, faisant la liaison avec des aires géopolitiques que sont l’Asie centrale, l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et la Turquie. C’est un élément très important qui joue dans la nécessité de développer avec ce pays une relation nourrie, car cela nous permettrait d’être bien plus présents dans ces différentes aires géographiques.

Quelle est la marge de manœuvre du président français, a-t-il les moyens de mener cette politique de médiation entre l’Iran et l’Arabie saoudite, en donnant des gages à l’un, sans froisser l’autre ?

Elle est étroite, mais sans risque réel. Je ne crois pas très franchement qu’on puisse à court terme, même avec une visite d’Emmanuel Macron en Iran, être le moteur d’une réconciliation entre ces deux puissances rivales. D’un point de vue plus global, les États-Unis restent très présents dans la région, le président Donald Trump a restauré la relation avec les Saoudiens, qui s’était distendue sous l’administration Obama.

La France sait qu’elle ne prendra pas la place des Américains, ce n’est ni son raisonnement ni son but, mais elle essaye de tout mettre en place pour faire entendre sa propre voix. Et je crois qu’à ce stade, le président français s’affaire à bâtir des canaux de communications avec les Iraniens, de s’assurer qu’ils fonctionnent, afin d’arriver à faire progresser la relation au fur et à mesure, afin de profiter le moment venu des occasions qui se présenteront. Car la volonté présidentielle ne suffit pas, il faut aussi des occasions.

 

Première publication : 22/11/2017

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