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EUROPE

Ukraine : une mémoire de la Shoah qui ne passe pas

© Stéphanie Trouilard, France 24 | Le monument de commémoration du massacre de Babi Yar, à Kiev, en forme de menorah, le chandelier juif à sept branches.

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 07/12/2017

Lors d'une série de conférences en Ukraine autour du documentaire sur Louise Pikovsky, une élève juive déportée, son auteure, Stéphanie Trouillard, a constaté que la Shoah y est encore souvent un sujet sensible, passé sous silence. Carnet de voyage.

L’histoire de Louise Pikovsky n’en finit plus de voyager. Les lettres de cette jeune élève juive déportée en 1944 à Auschwitz auxquelles France 24 a consacré un webdocumentaire sont désormais connues jusqu’en Ukraine. Pendant dix jours, j’ai été invitée par l’Ambassade de France pour effectuer une série de conférences dans le pays natal de son père, Abraham Pikovsky. D’Ouest en Est, j’ai parcouru des centaines de kilomètres pour parler de l’histoire de Louise, mais aussi pour comprendre le passé de cet ancien État soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale.

Dès le premier jour, je suis frappée de voir à quel point la Shoah est un sujet sensible. À la fin de la conférence, dans la ville de Vinnytsia, au centre du pays, une femme m’interpelle : "La mort des Juifs n’a été qu’une goutte d’eau. Il y a eu tellement de gens massacrés ici", me dit-elle d’un ton un peu sec. Un peu plus tôt dans la journée, j’avais déjà ressenti un certain malaise en me promenant dans l’ancien quartier juif de cette ville, surnommé la petite Jérusalem. En 1926, Vinnytsia comptait 21 800 juifs parmi ses 58 000 habitants. Mais en 1942, les Einsatzgruppen, des escadrons SS de la mort, exterminent pratiquement toute la population juive des environs. Dans tout le pays, ce sont près d’un million et demi de juifs qui sont assassinés, principalement par balles.

Une communauté juive effacée de l’histoire

Quatre-vingts ans plus tard, il ne reste plus rien de cette présence. Pas une plaque, pas une inscription, en souvenir de cette communauté juive. Ces anciens habitants se sont comme volatilisés. Des siècles d’histoire effacés d’un trait. L’ancienne synagogue de Vinnytsia a été transformée en gymnase. Dans la rue, une femme s’arrête pour nous parler de l'histoire de ce bâtiment : "J’étais professeur de basket ici, il y a de nombreuses années". Mon guide lui parle alors de l’existence de la synagogue. "Ce n’est pas important. Ce qui était vraiment bien, c’est quand c’était une salle de basket", répond alors sans aucune gêne l’ancienne professeur de sport.

À quelques mètres de là, nous découvrons enfin un monument en bronze. Il représente un homme en uniforme militaire assis sur un banc, une carte du pays sur les genoux, le regard un peu mélancolique. Il s’agit de Simon Petlioura, l’un des chefs de l’éphémère République populaire ukrainienne en 1919-1920. Héros national pour certains, ce nationaliste ukrainien est au cœur d’une controverse historique. Car il est également accusé d’avoir organisé des centaines de pogroms en Ukraine lors de la Révolution russe. Il a d’ailleurs été assassiné en 1926 à Paris par un juif ukrainien bien décidé à "venger les siens". La présence de cette statue dans l’ancien quartier juif parait donc assez étonnante et déplacée. Pourtant, malgré des protestations venues notamment d’Israël, Simon Petlioura n’a pas quitté son banc.

La sensible question de la collaboration ukrainienne

Mon voyage se poursuit sur les traces de la mémoire en Ukraine. Lors d’une nouvelle conférence à Rivne, à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest de Vinnytsia, un professeur d’histoire se félicite de voir que la France arrive à regarder son passé en face et à parler de la responsabilité de l’État français lors de la Seconde Guerre mondiale. "En Ukraine, ce n’est pas encore le cas. Tout d’abord parce que l’histoire de la famine prend toute la place", explique Gor Maksym, en faisant référence à l’Holodomor, cette grande famine provoquée par le régime stalinien en 1932 et 1933 et qui fit, selon les estimations, entre 2,6 et 5 millions de victimes. "Ensuite, en raison de la question de la collaboration ukrainienne lors de la Shoah, les gens ne se sentent pas encore prêts à en parler. La génération d’aujourd’hui n’est pas capable d’assumer ce qu’a fait la génération précédente", poursuit ce professeur d’histoire.

Les nazis ont effet bénéficié de la participation de certains Ukrainiens lors des massacres et du soutien de nationalistes en lutte contre les Soviétiques, dont Stepan Bandera, aujourd’hui adulé par l’extrême droite du pays et montré en exemple alors que le pays est en conflit avec le puissant voisin russe. "À Rivne, il y avait des Ukrainiens qui convoyaient les juifs vers les lieux d’exécution. Des volontaires les fusillaient aux côtés des Allemands. Nous savons qu’un jeune ukrainien a notamment tué des jeunes filles de sa propre classe et qu’il s’en est vanté par la suite", décrit Gor Maksym.

Après ma conférence, dans la capitale, Kiev, un vieil homme s’avance vers moi. C’est un témoin de premier ordre de ces exactions. "J’étais prisonnier dans un camp de concentration", m’explique ce juif de Vinnytsia. Abraham Kzishtein avait une dizaine d’années pendant la guerre. Son père est mort dans le camp, tandis que son frère a échappé de peu à un massacre. "Il l’ont pris pour travailler sur un chantier. Quand son groupe a fini le travail, ils leur ont dit qu’ils allaient pouvoir rentrer, mais qu’avant ils devaient creuser encore des trous. Un Allemand l’a prévenu qu’ils allaient tuer tout le monde durant la nuit et il a réussi à se sauver", se souvient-il. "En 2004, j’ai permis de retrouver l’emplacement de cette fosse. Il y avait des centaines de cadavres", ajoute-t-il, très fier de transmettre cette histoire.

"Les autorités soviétiques ont tué les Juifs une seconde fois"

Au fil de mon voyage, je me rends compte que la plupart des actions de mémoire en Ukraine sont menées par des membres de la communauté juive. À Kharkiv, deuxième ville du pays, située à l’Est, ce sont eux qui ont créé un petit musée de l’Holocauste. "Ici vous avez des photos d’habitants juifs de la ville autrefois. Il y a même certains membres de ma famille", montre Yulana Valshonok, l’une des responsables de ce lieu de mémoire, en face de quelques clichés sépia. "Notre premier mémorial a été construit en 1992. C’était la première fois qu’il était inscrit qu’il s’agissait de victimes juives. Avant, il ne fallait pas faire de différence entre toutes les victimes de la Seconde Guerre mondiale. Il fallait montrer que le peuple soviétique avait souffert dans son ensemble sans distinction. En ne parlant pas d’eux, les autorités soviétiques ont tué les juifs une seconde fois", estime-t-elle.

Depuis près de 30 ans, Yulana Valshonok et les autres membres du musée se battent avec de faibles moyens pour faire vivre ce passé. "Les élèves étudient la Shoah à l’école, mais très peu. Le temps dédié à l’enseignement de la Seconde Guerre mondiale a diminué. Il est sûr que les autorités pourraient faire plus", regrette-t-elle. À la synagogue, non loin du petit musée, le rabbin est du même avis. "Tout vient de nous pour le devoir de mémoire, rien ne vient des autorités", insiste-t-il. "La statue de Petlioura à Vinnytsia, ce n’est même pas de la provocation, c’est de la stupidité. Ils jouent la carte nationaliste", résume le rabbin.

"Il faut dire cette histoire"

Pourtant, pas à pas, certains essayent de faire bouger les lignes. À Lviv, dans l’Ouest du pays, où en août 1942 plus de 65 000 juifs ont été déportés du ghetto et exterminés, les autorités locales ont récemment permis de créer un mémorial sur le site de l’ancienne synagogue de la Rose dorée. "Le maire est venu à l’inauguration. C’est une forme de reconnaissance", souligne Sofia Dyak, du centre d’histoire urbaine d’Europe centrale et de l’Est, qui a porté ce projet. "Ce n’est qu’un début. Le changement est encore difficile. Nous essayons d’impliquer les autorités, mais il faut aussi des initiatives personnelles", précise cette historienne. "Il faut dire cette histoire. Les juifs étaient des habitants de Lviv. Quel genre de personnes sommes-nous si nous n’avons pas de compassion pour les gens de notre propre ville ? Si l’on continue de garder un angle national pour raconter l’histoire de l’Ukraine, cela ne fera qu’appauvrir notre histoire".

Comme un symbole, pour ma dernière conférence, dans une librairie de Zaporijia, dans l’Est de l’Ukraine, les mémoires sont enfin partagées. Juste avant de montrer le webdocumentaire, une bougie est allumée par la directrice du lieu. En ce 25 novembre, elle m’explique qu'il s'agit du jour de la commémoration nationale de l’Holodomor : "C’est une flamme pour les victimes de la famine, mais nous pensons aussi à celles de la Shoah".

Première publication : 06/12/2017

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