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Grèce - Turquie : la visite d'Erdogan à Athènes peut-elle réconcilier les deux voisins ?

© Costas Baltas, AFP | Le président turc Recep Tayyip Erdogan (gauche) et le Premier ministre grec Alexis Tsipras, le 7 décembre 2017 à Athènes.

Vidéo par FRANCE 24

Texte par Anne-Diandra LOUARN

Dernière modification : 07/12/2017

Le président turc Recep Tayyip Erdogan est en Grèce à compter de jeudi pour une visite historique qui s’annonce plus symbolique qu’efficace. Au menu : la question chypriote, la crise migratoire et les extraditions de putschistes turcs.

C’est une première en 65 ans : un chef d’État turc en visite officielle en Grèce. Alors que les ennemis intimes étaient au bord de l’affrontement en 1996, Ankara et Athènes avaient entamé un timide rapprochement lorsqu’un violent séisme avait dévasté Izmit, à une centaine de kilomètres d’Istanbul, à peine trois ans plus tard. L’aide apportée par la Grèce, arrivée dans la région sinistrée avant même parfois celle des autorités turques, avait largement été saluée par la population.

Si ce voyage de deux jours était censé aider au réchauffement des relations entre ces deux voisins aux profonds différends historiques, c’était sans compter la sortie de Recep Tayyip Erdogan. À la veille de son arrivée en Grèce, jeudi 7 décembre, le président turc a remis en question dans une interview télévisée le Traité de Lausanne de 1923, qui définit les frontières actuelles de la Turquie. Tout en prenant un ton conciliant, il a appelé à des "améliorations" concernant la mesure des espaces aériens et des eaux territoriales en mer Égée, et a réaffirmé que le traité devait être "révisé", ce qui serait "mutuellement bénéfique", selon lui. Des propos jugés “préoccupants” par le président Prokopis Pavlopoulos qui a rétorqué, intransigeant, que ledit traité était “non-négociable”.

"Le gouvernement grec et le Premier ministre [Alexis Tsipras, NDLR] souhaitent que la visite soit l'occasion de construire des ponts, pas d'élever des murs. Le respect du Traité de Lausanne est la pierre angulaire exclusive et non négociable sur laquelle peut se construire la coopération sincère des deux pays", a précisé dans un communiqué le porte-parole du gouvernement grec, Dimitris Tzanakopoulos.

Athènes se dit “préoccupée” par les déclarations du président Erdogan dont la visite est aussi scrutée par l’Union européenne. Ali Kazancigi, politologue spécialiste de la Turquie et co-directeur de la revue géopolitique Anatoli (ed. CNRS), fait le point sur les enjeux de cette visite pour France 24.

France 24 : Que peut-on attendre de cette visite ? Quels en sont les grands enjeux ?

Ali Kazancigi : On ne peut pas s’attendre à de grandes avancées concrètes mais, le plus pressant, c’est la question chypriote et les extraditions de militaires impliqués dans le coup d’État manqué de juillet 2016 en Turquie.

Concernant Chypre [l’île est coupée en deux depuis l’invasion en 1974 de sa partie nord par l’armée turque en réaction à un putsch visant à rattacher le pays à la Grèce, NDLR], on est au point mort. Il y a eu un gros ratage en 2004 lors du référendum visant à unifier l’île, auquel la partie grecque (la plus populeuse) a répondu "non", tandis que la partie turque était en faveur du "oui". Depuis cet épisode, tout est bloqué et les négociations se soldent par des échecs comme ce fut le cas encore en juillet 2017.

À noter tout de même qu’il existe une énorme base militaire appartenant au Royaume-Uni dans le sud de l’île. Pourtant, on n’entend absolument pas les Anglais sur ce dossier chypriote. Et pour compliquer les choses, il y a également de gigantesques gisements gaziers récemment découverts sous la mer Méditerranée au large de Chypre, d’Israël et du Liban. Tout le monde veut évidemment avoir son mot à dire.

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Le dossier des extraditions de militaires est aussi très délicat. Il s’agit de huit officiers turcs venus se réfugier en Grèce après avoir participé au putsch raté de juillet 2016. Erdogan demande leur extradition vers la Turquie, ce à quoi le Premier ministre grec Alexis Tsipras aurait consenti dans un premier temps. Sauf que la Grèce est un État de droit et que la Constitution ne permet pas au chef du gouvernement de prendre une décision unilatérale de la sorte. La justice grecque a déjà rejeté à plusieurs reprises les demandes d’extradition d’Ankara. Mais Erdogan ne semble pas vouloir comprendre...

Pourquoi Recep Tayyip Erdogan s’en est-il pris au Traité de Lausanne à la veille de sa visite en Grèce ?

Ce n’est pas la première fois. Il passe son temps à critiquer le Traité de Lausanne qui est fondamental puisqu’il a posé les bases de la création d’une république de Turquie reconnue par l’Europe. Erdogan estime que des concessions épouvantables ont été faites à l’époque comme la souveraineté de certaines îles tout près des côtes turques qui ont été octroyées à la Grèce. S’il remet constamment ce sujet à l’ordre du jour, c’est avant tout pour des questions de politique interne. Il veut absolument affaiblir l’image parfaite de Mustafa Atatürk [le fondateur et premier président de la République de Turquie de 1923 à 1938, NDLR] et devenir à terme le grand homme de l’histoire de son pays.

En quoi cette rencontre est-elle aussi importante pour l’Union européenne?

Il est crucial pour Bruxelles de maintenir la stabilité de l’accord sur les flux migratoires signé en mars 2016 avec la Turquie. La Grèce respire un peu : avant cet accord, 1 500 ou 2 000 migrants arrivaient tous les mois. Maintenant ils ne sont plus que quelques dizaines, les autres étant retenus en Turquie. Erdogan en a bien conscience et utilise cet accord comme moyen de pression sur l’Europe et la Grèce. Sans ce texte, l’UE aurait probablement pris de fortes sanctions contre le président turc qui a littéralement détruit l’État de droit ces dernières années.

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Par ailleurs, les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE sont à l’arrêt. Personne n’ose les interrompre, ce qui est plutôt sage. Elles auraient pourtant tout intérêt à reprendre afin de forcer Ankara à améliorer la démocratie en Turquie.

Pour résumer, si Erdogan met fin à l’accord sur les flux migratoires, il n’y aura plus rien, plus de communication entre l’UE et la Turquie. Bruxelles va donc observer de près le comportement du président pendant sa visite en Grèce.

Première publication : 07/12/2017

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