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Afrique

"Quatre caïmans dans le marigot" : le marasme de l'opposition congolaise

© Junior Kannah, AFP | Patrouille de police devant le siège de l'UDPS, à Kinshasa le 30 novembre 2017.

Texte par Rémi CARLIER

Dernière modification : 20/12/2017

Les derniers appels à manifester pour le départ du président congolais Joseph Kabila, dont le mandat a expiré il y a un an, ont été peu suivis. La faute à une opposition divisée et à un pouvoir qui réprime de plus en plus la contestation populaire.

Après la "journée de la colère" du 30 novembre, la "marche de sommation" de l’opposition en  RD Congo a, une nouvelle fois, été timidement suivie, mardi 19 décembre. Le correspondant de l’AFP à Kinshasa rapporte "quelques dizaines de personnes dispersées par endroits et des villes au ralenti", avec "une circulation bien plus fluide que d’habitude" dans la capitale congolaise.

Le Rassemblement, principale coalition d’opposition regroupant huit partis, qui appelle à ces mobilisations, conteste le calendrier électoral fixant la prochaine présidentielle au 23 décembre 2018. Il appelle à une "transition sans [Joseph] Kabila" dès le 1er janvier 2018, alors que le deuxième et dernier mandat de l’actuel président devait prendre fin il y a un an jour pour jour.

Or le Rassemblent a, justement, du mal à rassembler les foules. Surtout depuis la mort en février du "Sphinx de Limette", Étienne Tshisekedi, opposant historique et figure majeure de la lutte anti-Kabila. Son fils, Félix Tshisekedi, bénéficie d’une certaine aura dans sa province d’origine, le Kasaï (centre), et à Kinshasa, grâce à sa position de président du Rassemblement. Mais la coalition connaît plusieurs dissensions, et cohabite avec les ténors de la politique congolaise qui exigent aussi le départ de Joseph Kabila.

>> À voir : le report de l'élection présidentielle inquiète l'opposition

Opposition divisée

Sans position commune, l'opposition peine à établir un bloc uni face à un "clan Kabila" solidement installé dans toutes les institutions du pays depuis 1997. "On a actuellement quatre caïmans dans le marigot, des personnalités fortes incontestablement, mais qui représentent plutôt leur région que la nation, et qui sont incapables de se mettre d’accord pour engager le combat politique dans un processus électoral ouvert", affirme Pierre Jacquemot, chercheur associé à l’Iris et ancien ambassadeur de France en RD Congo.

Outre Félix Tshisekedi, figure dans l’opposition le très médiatique homme d’affaires Moïse Katumbi, ancien proche de Joseph Kabila, populaire dans sa région du Katanga (sud) qu’il a gouvernée de 2007 à 2015. Mais l’homme est loin du terrain : poursuivi par la justice congolaise dans une affaire qu’il qualifie "d’instrumentalisée", il vit en exil en Belgique depuis plus d’un an.

Vient ensuite l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba, originaire de la province de l’Équateur (nord-ouest), qui a obtenu 42 % des suffrages au second tour de la présidentielle de 2006 (celle qui a installé Joseph Kabila au pouvoir). Détenu à La Haye, où il a été condamné à une peine de 18 ans de prison pour crimes contre l’humanité, il donne encore de la voix à travers son parti, le Mouvement de libération du Congo. Enfin, l’ancien président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe, tombé en disgrâce auprès de Joseph Kabila en 2009, rassemble dans le Kivu (est).

"Chaque personnalité pourrait prétendre à la présidence mais a besoin d’une assise électorale beaucoup plus large que celle dont ils bénéficient actuellement", explique Pierre Jacquemot. Le mot d’ordre du Rassemblement d’installer d’ici deux semaines un gouvernement de transition, et sa volonté de faire courber l’échine de Joseph Kabila par la rue, a ainsi tout du vœu pieux.

>> À lire : RD Congo, Togo : les rappels à l'ordre d'Emmanuel Macron

Intimidations et répression

La rue est d’ailleurs de plus en plus muselée en RD Congo. Le pouvoir en place, qui avait réprimé dans le sang les manifestations anti-Kabila en décembre 2016 à Kinshasa, continue à jouer la montre et s’en tient à l’échéance de décembre 2018, reconnue sous réserves par la communauté internationale. Les manifestations sont interdites et dispersées. Sans atteindre le niveau de violence de l’année dernière, les précédentes mobilisations ont fait une victime à Bukavu (Sud-Kivu) le 30 novembre, et quatre civils et un policier ont été tués à Goma (Nord-Kivu) le 30 octobre.

Avant la manifestation du mardi 19 décembre, le gouverneur de Kinshasa avait prévenu qu’il ne "saurait prendre acte" de l’organisation d’un tel évènement, arguant que "la commission électorale a déjà fixé l’opinion sur la date de la tenue des élections". Une interdiction relayée par le gouverneur du Kasaï, contribuant à la timide mobilisation des Congolais. À l’image du grand rassemblement d’avril qui, interdit par la police, s’était transformé en une journée ville morte.

Georges Kapiamba, président de l’Association congolaise pour l’accès à la justice (ACAJ), signale de nombreux cas d’intimidations dans le pays, en amont de la manifestation de mardi. "Les lieux identifiées par l’opposition comme des lieux de rassemblement ont été occupés par les forces de l’ordre. À Kinshasa, ils étaient notamment à Limete, à côté du siège de l’UDPS [le parti de Félix Tshisekedi]." Il ajoute que le siège du Rassemblement à Lubumbashi (Katanga), est occupé depuis dimanche, et que des membres de la plateforme ont été convoqués le même jour par l’Agence nationale de renseignements (ANR) à Matadi (Kongo central) "afin d’être mis en garde contre la mobilisation". Au moins deux responsables de l’UDPS, et huit membres du mouvement citoyen Lutte pour le changement (Lucha), ont aussi été interpellés mardi dans les Kasaï et le Kivu.

"On peut perdre la bataille mais la guerre continue", a reconnu Félix Tshisekedi, dans un entretien vidéo publié mardi soir sur le compte Facebook d'un de ses assistants. Le président du Rassemblent, qui a été dissuadé de sortir de chez lui par les forces de l’ordre, reconnaît lui-même un "manque de coordination".

Première publication : 19/12/2017

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