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Dernière modification : 22/12/2017

En Centrafrique, sur les traces de Bokassa Ier

Nos reporters se sont rendus en Centrafrique, 40 ans après le sacre de Jean-Bedel Bokassa, le "Napoléon centrafricain", qui fut le protégé de l’ancien président français Valéry Giscard d'Estaing. Le pays, entre palais en ruines et villas impériales à l’abandon, est l’un des plus pauvres au monde, miné par la corruption et la guerre civile. L'un des fils de l’ancien empereur, Jean-Serge Bokassa, s’est lancé à son tour en politique et compte bien rendre à la Centrafrique son lustre d’antan.

Nos reporters nous livrent  les coulisses de leur reportage

Ce matin-là, les ministres sont en retard. Nous devons pourtant partir à 9 heures pour Berengo, à 75 kilomètres de Bangui, la capitale centrafricaine. Jean-Serge Bokassa, l’un des fils de Jean-Bedel Bokassa, ancien président et auto-proclamé empereur Bokassa Iᵉʳ, doit nous emmener dans cette ville qui fut le centre du pouvoir au temps de la splendeur impériale de son père. S’il avait un métier comme les autres, il aurait été facile de s'organiser... Mais voilà, Jean-Serge Bokassa est ministre de la décentralisation et de l'administration du territoire. Tout le gouvernement a été convoqué en urgence à l'Assemblée nationale pour répondre aux parlementaires. La séance dure jusqu'à midi... Nous pouvons enfin partir de Bangui dans la berline ministérielle. Très en retard.

Dans la voiture, le quinzième fils de l’empereur centrafricain se laisse aller aux souvenirs. Sans oublier de glisser quelques piques à certains hommes politiques qui ont laissé le pays partir à la dérive... Jean-Serge Bokassa a été candidat à la dernière présidentielle et il faudra compter sur lui pour la prochaine. La campagne n’est jamais bien loin.

Ruines et herbes folles

Nous devons nous arrêter dans plusieurs endroits, saluer les habitants de la préfecture de Lobaye, dont il est originaire. Là-bas, il rencontre le maire de Pissa, la grande commune de la zone, qui regroupe 75 villages. Roger Okaouapenguia a également été l'intendant de Jean-Bedel Bokassa et est l'un de ses plus grands défenseurs. Le verbe haut, il accuse tantôt l'Occident, tantôt la Séléka, la coalition de rebelles à dominante musulmane qui s’est emparé du pays en 2013, provoquant l’état de guerre actuel et le délitement du pays.

Nous arrivons au palais et découvrons davantage d'herbes folles que de bâtiments qui tiennent debout. Depuis quarante ans, il est à l'abandon et a servi de camp de cantonnement à des troupes de la Séléka entre 2013 et 2014. Des graffitis recouvrent encore les murs. Tout cela a plus l’allure d’un squat de rastas que d’une ancienne cour impériale...

La nuit, qui tombe à 17h30, nous oblige à couper la caméra. Mais pour Jean-Serge Bokassa, hors de question de rentrer à Bangui sans avoir dîné. Nous nous rendons donc dans son chalet. Surprise, au menu : du singe, dont le goût se rapproche de celui de la biche nous assure-t-on... En tant que chef, il a le privilège de manger la tête. Et la cervelle.

Déguerpir

Deux jours plus tard, nous devons tourner une séquence avec les anciens opposants dans les quartiers Combattant et Miskine, des fiefs anti-balakas, les milices d’obédience chrétiennes qui combattent la Séléka, ou ce qu’il en reste aujourd’hui. Seulement, la veille, des violences ont eu lieu en ville. Des voitures des Nations unies ont été brûlées et le climat est explosif dans Bangui, l’ex-coquette. Il est donc hors de question de sortir les caméras dans ces quartiers.

>> À lire : "À Bangui, les rancœurs contre l'ONU de plus en plus exacerbées"

Nous y retournons quelques jours plus tard. Dans le taxi qui nous mène d'un quartier à l'autre, alors que nous commençons à filmer, une dizaine de jeunes nous repèrent et encerclent la voiture dans cette rue étroite du quartier Combattant. Finalement, un ancien du quartier calme le jeu et nous repartons sans trop de problèmes. Bangui est ainsi. Éruptive.

>> Entretien avec le président Faustin-Archange Touadéra : "Le départ de la force Sangaris de Centrafrique était prématuré"

Après de longues négociations et un nouvel aller-retour à Berengo, nous finissons par convaincre Roger Okaouapenguia de nous suivre à Bangui pour qu'il nous fasse visiter l'ancienne villa Bokassa, dans le quartier de Pétévo. Ici aussi, ne restent que des ruines et quelques murs, dont certains ornés des symboles impériaux : l'aigle et le soleil. Là encore, les habitants, jeunes surtout, n'aiment pas les journalistes et nous devons nous presser de finir de filmer. Trois à quatre d'entre eux nous font ce signe qui est en général sans équivoque. Un doigt qui glisse de gauche à droite de la gorge... Manière peu diplomatique de nous sommer de déguerpir. Mais heureusement pour nous, Éric veille. C'est notre taxi, et à force de travailler avec des journalistes, il sait expliquer aux riverains pourquoi nous faisons ce reportage sur Bokassa.

Finalement, notre tournage s'achève sans grands incidents, hormis quelques demandes insistantes de bakchich, que nous refusons à chaque fois. Un signe parmi tant d’autres de la déliquescence de l’ancien empire. Quarante ans après le sacre de Bokassa, la République centrafricaine, pays pauvre en proie aux violences intercommunautaires, n’est plus que l’ombre d’une nation.

>> À lire : "En Centrafrique, une situation humanitaire "exécrable" et un conflit qui s'enlise"

Par Patrick FANDIO , Edouard DROPSY , Vincent ROUX

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